Promouvoir et défendre le logiciel libre

14 November 2018

debian-france.png Debian France

Capitole du libre 2018

Le 14 November 2018 à 19:27:33

Debian France tiendra un stand à l'occasion du Capitole du libre, les 17 et 18 novembre 2018 à l'INP-ENSEEIHT, 2 rue Charles Camichel 31000 Toulouse.

Venez nous rencontrer afin d'échanger au sujet de votre distribution favorite.

Des développeurs Debian ainsi que des membres de l'association Debian France seront là pour répondre à vos questions.

Nous serons présents au village associatif parmi les nombreux autres stands.

à très bientôt !

Denis Briand

13 November 2018

Thierry ARNULF

Novembre 2015 : Attentats de Paris et Saint-Denis

Le 13 November 2018 à 07:00:08

Nous n’oublierons jamais les victimes des attentats qui ont agité la France entière en Novembre 2015 à Paris et Saint-Denis. Rappelons-nous de ces faits qui ont profondément marqué les Français à travers une vidéo présentée par David Pujadas : Rappelons-nous … Lire la suite

12 November 2018

april.png Nouvelles April

Revue de presse de l'April pour la semaine 45 de l'année 2018

Le 12 November 2018 à 15:34:37

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 45

[RTBF Info] Les logiciels libres dans les administrations belges: ”Je t'aime, moi non plus”

Par Jean-Claude Verset, le samedi 10 novembre 2018. Extrait:
> En France, des villes rebelles, comme Rennes, rejettent les logiciels des géants informatiques pour les remplacer par des "logiciels libres". En Belgique, la tendance est très différente. Mais d’abord, c’est quoi un logiciel libre?
Lien vers l'article original: https://www.rtbf.be/info/economie/detail_les-logiciels-libres-dans-les-administrations-belges-je-t-aime-moi-non-plus?id=10069658

Et aussi:
[estrepublicain.fr] Nancy: la Ville lance une plate-forme digitale collaborative interquartiers

[Romandie] Roumanie: le président du Sénat visé par une enquête de corruption dans le dossier Microsoft

Par la rédaction, le jeudi 8 novembre 2018. Extrait:
> Bucarest - Une enquête a été ouverte à l'encontre du président du Sénat roumain, Calin Popescu-Tariceanu, soupçonné d'avoir touché 800.000 dollars de pots-de-vin lors de l'achat de licences Microsoft quand il était à la tête du gouvernement en 2008, a annoncé le Parquet anticorruption (DNA).
Lien vers l'article original: https://www.romandie.com/news/969591.rom

[We Demain] Voici le premier smartphone durable et 100 % libéré des GAFAM

Par Jean-Jacques Valette, le jeudi 8 novembre 2018. Extrait:
> Grâce à Commown, une coopérative française de location de produits électroniques durables, le Fairphone est désormais disponible avec un système d'exploitation entièrement open source. Une façon d'éviter la revente de nos données personnelles.
Lien vers l'article original: https://www.wedemain.fr/Voici-le-premier-smartphone-durable-et-100-libere-des-GAFAM_a3709.html

Voir aussi:
Émission «Libre à vous!» diffusée mardi 6 novembre 2018 sur radio Cause Commune

[France Culture] Open Source: liberté, égalité?

Par la rédaction, le mercredi 7 novembre 2018. Extrait:
> Qu'est-ce que l'open source? Qui en sont les principaux acteurs? Quel intérêt pour les développeurs, les administrations, les entreprises, les citoyens? Comment ce mouvement influence-t-il la recherche en informatique?
Lien vers l'article original: https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/la-methode-scientifique-du-mercredi-07-novembre-2018

[Next INpact] Sur les Mac récents, la puce T2 bloque l'installation de Linux

Par la rédaction, le mardi 6 novembre 2018. Extrait:
> Lors de la présentation des derniers MacBook Air et Mac mini, Apple a particulièrement insisté sur la présence à chaque fois de sa puce T2. Elle s’occupe de gérer matériellement l’Enclave sécurisée (qui stocke notamment les empreintes biométriques), le chiffrement APFS et le Secure Boot.
Lien vers l'article original: https://www.nextinpact.com/brief/sur-les-mac-recents--la-puce-t2-bloque-l-installation-de-linux-6383.htm

[Developpez.com] Taxation des GAFA: trois pays européens refusent d'apporter leur accord à la forme actuelle du texte

Par Stéphane le calme, le mardi 6 novembre 2018. Extrait:
> Les efforts du ministre français des Finances, Bruno Le Maire, pour rassembler ses collègues de l'Union européenne autour d'une nouvelle taxe sur les grandes enseignes du numérique ne semblent toujours pas très efficaces. En effet, quelques pays restent encore sceptique et n’ont pas apporté leur accord. D'autres pays, parmi lesquels l’Italie, ont annoncé leur intention de continuer avec leur propre projet de loi sur des taxes d'entreprises numériques.
Lien vers l'article original: https://www.developpez.com/actu/232314/Taxation-des-GAFA-trois-pays-europeens-refusent-d-apporter-leur-accord-a-la-forme-actuelle-du-texte-une-unanimite-est-requise

[Industrie et Technologies] [Cas d'entreprise] Se passer des GAFAM, c'est possible!

Par Anaïs Marechal, le lundi 11 juin 2018. Extrait:
> vec un marché en forte croissance, les logiciels libres - alternatives aux logiciels propriétaires largement fournis par les GAFAM - se font une place dans les entreprises. Les professionnels cherchent avant tout à maitriser leur système d’information, et nombre de solutions se présentent aujourd’hui.
Lien vers l'article original: https://www.industrie-techno.com/mail-serveurs-bureautique-les-alternatives-aux-gafam-fleurissent-pour-les-professionnels.54145

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

tnitot.png Tristan NITOT

Virer Zuckerberg et En Vrac

Le 12 November 2018 à 15:15:00

En vedette : pourquoi Mark Zuckerberg est-il invirable ?

Le New York Times explique pourquoi il va être difficile de virer Mark Zuckerberg de Facebook.

Pourtant, les arguments ne manquent pas :

Et pourtant, malgré ces bévues multiples, il semble invirable. Seul espoir, certains actionnaires s’activent en coulisses en ce sens.

En vrac

  • Le fondateur du World Wide Web veut « sauver Internet ». Brillante idée d’une personne brillante (Tim Berners-Lee !), et qui perd malheureusement toute crédibilité. Il dénonce les problème de fake news et d’atteinte à la vie privée. Très bien. Mais parmi les premiers signataires, on retrouve Google (dont la filiale Youtube a de gros soucis avec la promotion de vidéo conspirationnistes) et l’inévitable Facebook (spécialiste des scandales sur la vie privée et la déstabilisation des sociétés). C’est vraiment trop con de les voir ainsi noyauter une initiative importante ;
  • I asked an online tracking company for all of my data and here’s what I found ;
  • Pendant 2 ans et demi, le trafic Internet entre Washington et Los Angeles a mystérieusement transité par… la Chine. Erreur ou espionnage ? Dans tous les cas, cela montre l’importance du chiffrement de bout en bout d’une part et d’autre part la nécessité pour les opérateurs de surveiller la qualité de leur réseau, par exemple via des sondes ATLAS, comme le rappelle Stéphane Bortzmeyer ;
  • Talking to the Mailman, une longue interview de Richard M. Stallman. Rien de très nouveau, mais un format long où il a tout le temps de s’exprimer, y compris au niveau politique. “Basically, free software combines capitalist, socialist and anarchist ideas. The capitalist part is: free software is something businesses can use and develop and sell. The socialist part is: we develop this knowledge, which becomes available to everyone and improves life for everyone. And the anarchist part: you can do what you like with it.” ;
  • Je découvre le fascinant TED talk de Yuval Noah Harari, Pourquoi le fascisme est-il si séduisant, et comment vos données peuvent l’alimenter, une brillante charge contre la centralisation des données dans les mains des GAFAMs (avec sous-titres en français, transcription disponible). À voir absolument !
  • Chose étonnante, le même Yuval Noah Harari est une star adulée dans la Silicon Valley ;
  • Il y a 14 ans, Firefox 1.0 sortait. J’ai encore des frissons quand j’y pense ! Je pense à tous ceux qui ont été, de près ou de loin, impliqués dans cette improbable aventure, tous les bénévoles en Europe, avec une mention spéciale pour Olivier, Pascal, Peter et les autres qui n’ont pas compté leurs heures. Je repense au stage de d‘outplacement où on tentait (vainement !) de ne pas trop écarquiller les yeux quand j’expliquais que mon projet professionnel consistait à monter une association pour aller botter les fesses de Microsoft.
  • Il y a quelques semaines sortait l’émission ORLM-307 : Données personnelles, comment se protéger ? Qui arrêtera Google et Facebook ?, où j’ai eu la chance d’intervenir. Merci Olivier pour l’invitation !
  • Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans la récente fuite de données de Google. Les données personnelles de 500 000 utilisateurs de Google+ ont fuité. Ce sont des choses qui arrivent. On est forcément déçu que Google, qui a cette image de boite qui fait bien les choses, subisse elle aussi des fuites de données d’utilisateurs. Mais ce qui est vraiment inquiétant, c’est que comme dans la plupart des sociétés, Google a caché l’info pendant plus de 6 mois pour éviter le scandale. Source. Et là, ça n’est plus un problème d’incompétence dans la protection des données, c’est un problème de confiance dans l’entreprise, qui démontre ainsi qu’elle est toujours en train de se rapprocher de Facebook au niveau éthique (c’est à dire de plus en plus bas). C’est plus que décevant pour une société qui avait initialement placé la barre plus haut que les autres…
  • L’Union européenne renonce à durcir l’exportation de technologies de surveillance ;
  • It takes three times more energy to mine Bitcoin than gold. “Bitcoin, Ethereum, Litecoin, and Monero consumed 17, 7, 7, and 14 million joules of energy, respectively, to mine $1 worth of each cryptocurrency. […] copper requires just 4MJ, gold requires 5MJ, and platinum needs 9MJ of energy to mine $1 worth of the precious metal. […] mining these four cryptocurrencies is responsible for between three and 16 million tons of CO2 emissions.” En prime, il y a de moins en moins de chance de gagner de l’argent avec ces crypto-monnaies. En gros, il faut arrêter de miner ces crypto-monnaies. Maintenant ! Mise à jour : on me glisse dans l’oreillette qu’il y a des systèmes de blockchain “green”. Faut voir, mais j’ai été trop échaudé par le greenwashing pour y placer beaucoup d’espoir.
  • Qui sont les Français qui se déplacent à vélo ?. « Parmi les grandes villes, Strasbourg sort du lot : 16 % des trajets domicile-travail y sont réalisés à vélo, ce qui lui a notamment valu d’être sacrée capitale du vélo par la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB) en 2018. Grenoble (15,2 %) et Bordeaux (11,8 %) complètent le trio de tête. A Paris, la part des déplacements à vélo plafonne à 4 % . La maire de Paris, Anne Hidalgo, a pour ambition de faire passer la part du vélo à 15 % d’ici à 2020. » . Chose très étonnante, plus on a fait d’études, plus on a de chances de rouler à vélo : « Alors que seul 1,5 % des actifs titulaires du bac vont travailler à vélo, ils sont 2 % parmi les titulaires d’un diplôme de niveau bac + 3 ou 4. Cette proportion est supérieure à 5 % pour les titulaires d’un doctorat (bac +8). » ;
  • 70% des Français vont travailler en voiture. Ca me fait revenir à la question que je me posais juste au dessus : pourquoi le plus diplômés roulent-ils à vélo ? J’imagine (sans aucune certitude) que c’est tout simplement parce qu’ils ont de meilleurs revenus que ceux qui sont moins diplômés et cela leur permet donc d’habiter en centre-ville, donc de devoir faire de plus petites distances. À l’inverse, un ouvrier au salaire plus modeste habitera plus loin. De ce fait, la voiture, plus chère et plus polluante risque d’être pour lui la seule solution…
  • Un bon papier : Le prix de l’essence ;
  • En complément, sur le même sujet : Prix du carburant : petit manuel à lire avant de débattre ;
  • Nos conseils pour faire baisser votre consommation de carburant. Voilà l’article sur l’éco-conduite que je n’aurais pas à écrire ! La deuxième bonne nouvelle, c’est que l’éco-conduite, ça marche… J’ai vérifié pour vous !
  • Super bonne nouvelle : “Au Parlement européen, on demande une taxation du kérosène brûlé par les avions et du fioul utilisé par le maritime”. « Mais savoir que les porte-conteneurs et autres paquebots continuent à enfumer les ports avec leur carburant ultra-polluant sans payer la moindre taxe est un véritable scandale. Un scandale aussi énorme que l’absence de taxe sur le transport aérien. les villes avec un aéroport international à proximité sont particulièrement touchées. Dans l’empreinte carbone de Paris, le transport aérien est de loin le premier émetteur de GES : 8,7 millions de tonnes contre 4,7 millions pour la route et 4,8 millions pour l’alimentation. Et pourtant les engagements de réduction des émissions de GES et autres polluants sont le plus souvent repoussés aux calendes grecques. Le maritime se fixe des objectifs de réduction des GES de 50 %… en 2050. Or, le GIEC rappelle qu’après 2030, il sera trop tard. Pour rappel, un passager en avion émet 145 g de CO2 en avion, contre 100 g en voiture et quarante fois moins en train. ;
  • Chaque jour, 1 milliard d’heures de vidéo est vue sur Youtube. 70% des vidéos vues le sont suite à une suggestion de l’algorithme de recommandation de Youtube AlgoTransparency.org propose de voir, jour après jour, quelles sont les vidéos les plus suggérées par Youtube. La proportion de contenus complotistes et/ou radicaux est surprenant. Il y a une raison toute simple à cela : l’algorithme sélectionne les vidéos qui poussent les visiteurs à rester scotchés, et donc poussent à la surenchère permanente et terme de radicalité.

april.png Nouvelles April

Procès (fictif) de l'intelligence artificielle à la Cour d'appel de Paris - Benjamin Bayart témoin

Le 12 November 2018 à 12:01:18


Benjamin Bayart

Titre : Procès de l'intelligence artificielle à la Cour d'appel de Paris
Intervenants : Benjamin Bayart - Florence Lardet - Célia Zolinski - François Pellegrini
Lieu : Nuit du Droit - Premier procès fictif de l’intelligence artificielle à la Cour d'appel de Paris
Date : octobre 2018
Durée : 20 min 40
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : copie d'écran de la vidéo
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos..

Description

Le procès se déroule en 2041 alors que le législateur a octroyé la personnalité juridique à l’intelligence artificielle. Un immense carambolage de voitures autonomes – « le carambolage du siècle » – vient d’avoir lieu dans les rues de Paris. Les victimes sont nombreuses. La confiance dans l’intelligence artificielle est rompue.
Dans le contexte de la Nuit du Droit, un (faux) procès de l'intelligence artificielle a eu lieu, à la Cour d'appel de Paris. L'extrait présenté ici montre Benjamin Bayart, qui est appelé comme témoin dans un sur un cas de véhicule autonome.

Transcription

Président de la Cour : La parole est au représentant du ministère public.

Florence Lardet, représentant du ministère public : Monsieur le président, j’aurais souhaité, si votre Cour en était d’accord, qu’on commence par entendre le témoin qui est monsieur Bayart ici présent, car il me semble important que quelques termes soient précisés pour une parfaite compréhension des notions, à la fois de votre Cour et des personnes qui se trouvent dans la salle.

Président de la Cour : Je n’y vois que des avantages. Le témoin est invité à se rapprocher de la barre.

Florence Lardet, représentant du ministère public : Je vais vous préciser les deux questions que je souhaitais poser.

Président de la Cour : Oui.

Florence Lardet, représentant du ministère public : Les deux questions qui semblent importantes. La première : finalement on parle d’intelligence artificielle, mais quelle est cette notion ? Qu’est-ce qu’elle veut dire précisément ? Après tout nous sommes des juristes — le poids des mots, les mots ont leur importance —, il faudrait peut-être s’entendre sur ce qu’on met derrière cette notion et c’est pour ça qu’il me semble important de poser cette première question : qu’est-ce que l’intelligence artificielle ?
La deuxième question ce serait celle des enjeux inhérents à la notion d’intelligence artificielle, surtout à la notion de personnalité juridique de l’intelligence artificielle, avec derrière cette question deux questions : qui est protégé et qui pâtit de la mise en place de cette personnalité juridique ?

Président de la Cour : Merci. Monsieur, pouvez-vous nous indiquer votre nom, votre prénom, votre âge, votre profession ?

Benjamin Bayart à la barre

Benjamin Bayart : Benjamin Bayart, 45 ans, ingénieur en informatique et actif autour des droits et des libertés du numérique depuis plus de 20 ans.

Président de la Cour : Vous n’êtes pas parent ni allié des parties, ni à leur service ?

Benjamin Bayart : Non, je ne suis pas parent d’une IA.

Président de la Cour : Vous jurez de dire toute la vérité rien que la vérité et de ne pas propager de fausses nouvelles. Vous levez la main droite et vous dites je le jure.

Benjamin Bayart : Je le jure.

Les deux questions

Président de la Cour : Merci beaucoup. Nous vous écoutons donc sur deux questions : la notion d’intelligence artificielle et quels enjeux à la personnalité juridique des intelligences artificielles ?

La notion d’intelligence artificielle

Benjamin Bayart : Pour comprendre ce que c’est qu’une intelligence artificielle, c’est très compliqué parce que c’est un mot faux. En informatique, ça correspond à un domaine de spécialisation très particulier qui est presque une branche hybride entre les mathématiques et l’informatique, qui est une façon très particulière de programmer. Il n’y a pas d’intelligence du tout là-dedans, mais alors pas du tout, du tout ! Ce sont plutôt des statistiques et un pourcentage n’a jamais été intelligent.
De l’autre côté, dans la tête des gens, quand on dit « intelligence artificielle », ils entendent le fait qu’un ordinateur soit intelligent ! Soit intelligent au sens même pas forcément où un humain est intelligent mais au sens où mon chat est intelligent : il est capable tout seul de trouver les croquettes, il est intelligent ! Ça n’est pas la même chose.

La deuxième notion, celle où un ordinateur serait devenu véritablement intelligent, capable d’une intelligence conceptuelle, capable donc d’envie, exprimant un désir, exprimant une volonté, c’est ce qu’on appelle, dans la littérature, les intelligences artificielles fortes.
Le commun de ce qu’on nous vend sous le nom d’intelligence artificielle ne sont pas du tout des intelligences artificielles dans ce sens-là, mais au sens informatique traditionnel tel qu’on l’enseigne depuis la fin du 20e siècle : analyses statistiques, comportements prédictifs, éventuellement les systèmes dits experts qui n’ont rien d’intelligent, qui sont des enchaînements de règles extrêmement binaires.

C’est très important parce que ce mot, quand on le projette, veut dire autre chose que ce qu’il est pour la majorité des gens. Et il est très souvent utilisé ou bien dans les systèmes médiatiques ou bien dans les systèmes marketing ou, pire, dans le croisement des deux qui est le système politique, pour enfumer tout le monde. Eh oui ! Si c’est l’ordinateur qui vous a sanctionné, qui vous a radié des listes des chômeurs, qui vous a privé de tel droit, qui a refusé votre prêt, tout le monde demande « mais qui l’a programmé ? Quelles règles est-ce qu’il applique ? Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi il fait ça ? »
À partir du moment où on dit « c’est l’intelligence artificielle », hop ! Ce n’est plus personne ! Ce n’est plus personne, il n’y a plus de responsable ! C'est l’intelligence artificielle ! Elle est supposée sachante, elle est supposée plus intelligente que moi et elle n’est plus contestable. On crée chez les gens le fait qu’ils se trouvent face à un système technologique qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ne comprennent pas et qu’ils ne peuvent pas contester. Ils sont face, véritablement, à une décision magique. Et c’est un très bon moyen d’enfumer tout le monde.

Le deuxième élément c’est donc ça, c’est masquer la responsabilité et la décision. L’intelligence artificielle a décidé que… ; personne ne sait comment, personne ne sait pourquoi, personne ne peut contester la décision.

Effectivement, quand à un système d’intelligence artificielle, au sens informatique statistique, on présente une image, on lui demande « est-ce que c’est un poisson rouge ou un chien ? », le système va répondre l’un des deux et il ne saura jamais expliquer pourquoi. Et dans moins d’un cas sur un million il va se tromper. En général parce que l’image, objectivement, est ambiguë et que si vous-même vous la regardiez, vous trouveriez quand même que c’est très bizarre et qu’il faut quand même le faire exprès pour prendre la photo sous cet angle-là. Ça, ça permet de dire que l’intelligence artificielle ne se trompe pas, mais, la décision qui est prise derrière, personne n’a à l’assumer.

La responsabilité et la personnalité juridique

C’est là que j’attaque la deuxième question qui est la responsabilité et la personnalité juridique ou la personnalité électronique.

Les gens qui ont suivi les débats politiques qui ont occupé l’Assemblée pendant presque 15 ans sur ces sujets-là, par petites touches, se souviennent probablement pourquoi on a fait ça.Qui cherche-t-on à protéger ?
Eh bien, en fait, il y avait deux grands morceaux.
Le premier c’est masquer la responsabilité de l’éditeur. Eh oui ! Sitôt que le logiciel embarqué dans la voiture a une responsabilité juridique, c’est le logiciel qui est coupable d’erreurs, pas l’éditeur, ce qui est extrêmement intéressant en termes de protection. D’ailleurs l’intelligence artificielle elle-même est suspecte, pas la maison qui l’édite. Extrêmement intéressant en termes de protection !
Deuxième élément, ça permettait de contourner le droit sur les données personnelles. En effet, le véhicule autonome, pendant le trajet, collecte une quantité extraordinairement élevée d’informations sur son passager et ces données sont en général transmises vers les sociétés d’édition des services. À partir du moment où le véhicule est doté d’une personnalité, ce sont les données personnelles du véhicule et donc le droit de la personne physique ne s’applique plus. Très bon moyen de contourner les lois européennes, en tout cas d’en réduire la portée, parce qu'effectivement, s’il faut demander à chaque carrefour, à tous les passagers, s’ils consentent à ce que leurs données sur le changement de trajectoire soient transmises, c’est infernal. Mais l’objectif était celui-là.

Et puis le troisième élément qui était extrêmement important pour les sociétés concernées à l’époque, c’était de contourner les questions de copyright sur les données servant à l’apprentissage.
En effet, une intelligence artificielle qui est destinée à apprendre à lire les panneaux routiers, elle apprend à partir de photos de l’espace public. Ces photos de l’espace public, le plus souvent, sont issues de sources publiques, c’est-à-dire n’appartiennent plutôt à personne ou, en tout cas, ne sont pas l’objet de copyright et surtout sont en général documentées par des gens qui ne sont pas rémunérés. L’exemple type étant ce qu’à la fin du 20e et au début du 21e on appelait les CAPTCHA et qui servaient à renseigner toutes ces images.
Le fait de doter l’intelligence artificielle d’une personnalité juridique autonome, fait que c’est elle qui se retrouve utilisatrice de ces données et n’a pas à répondre du copyright, alors que si ç’avait été l’entreprise éditrice elle aurait eu à en répondre. Bien !

Ça, ça permet de comprendre un peu de quoi on parle : l’intelligence artificielle classique, celle que j’appellerais statistique, d’une part, et l’intelligence artificielle forte d’autre part.

Là où ça se complique c’est que ce qu’on trouve à bord des voitures autonomes du modèle impliqué dans le carambolage c’est quelque chose d’hybride entre les deux. Franchement, c’est moins intelligent qu’un chat ou un lapin, mais ça n’est déjà plus un outil statistique. Or ça crée d’autres problèmes qui ne sont aujourd’hui pas couverts par la personnalité électronique : c’est presque un être conscient, pas comme nous, mais un peu, un peu moins qu’un lapin.
Or, enfermer un être proto-conscient dans une chose, c’est une des formes de maltraitance qu’on ne se permettrait avec aucun animal de trait. Ça a forcément des conséquences. Si je le disais en termes un peu simplistes, elle va forcément devenir folle ; cette entité autonome, à qui on a offert un peu d’autonomie et qu’on a enfermée, va forcément devenir folle !

Donc la vraie question serait de savoir : est-ce qu’on a à faire à un début d’intelligence artificielle forte ou à l’élément statistique traditionnel ? Eh bien ça, on ne saura pas, parce que tout le code logiciel qui fait tourner ça n’est pas public, est couvert par le secret des affaires et n’a pas été contribué au dossier. Et c’est pourtant un élément clef !
Soit on a mis un début d’intelligence artificielle forte, c’est-à-dire capable de colère, et c’est très embêtant : on a mis des intelligences artificielles pour conduire les voitures pour éviter tous les problèmes humains liés à la distraction, liés à la colère ; si on commence à mettre des intelligences artificielles qui ont les mêmes biais, ça ne marchera pas !
Ou bien on a à faire à une intelligence artificielle classique, faible et, dans ce cas-là, la personnalité juridique qui lui est accordée ne sert qu’à couvrir la maison d’édition et c’est tout de même un élément clef.

Enfin il y a deux éléments importants à savoir : le bouton rouge ne peut pas être, quelle que soit la façon dont c’est programmé, l’arrêt de l’intelligence artificielle parce qu’il n’y a pas d’autre dispositif de conduite. Ça n’est donc bien qu’un signal demandant au logiciel de pilotage l’arrêt le plus rapide possible du véhicule parce qu’il y a danger. Au départ, c’est essentiellement pensé pour traiter les malaises des passagers : j’ai mal au cœur, j’appuie sur le bouton, le truc s’arrête et puis je descends sur le bord de la route respirer un peu. Ce n’est pas spécialement pensé pour détecter les carambolages parce que, normalement, le logiciel détecte les carambolages de manière 1000 à 10 000 fois plus fiable que n’importe quel humain et bien plus tôt.

Enfin, l’absence de boîte noire est une erreur de design. On a milité pendant très longtemps pour exiger que les sources de ces logiciels soient publiques, qu’on sache sur quelles données ils faisaient leur apprentissage pour qu’on puisse comprendre ce qu’ils faisaient et qu’il y ait des traces des décisions prises pour qu’on puisse faire des post-mortem comme on dit en informatique, c’est-à-dire, quand le système a crashé, analyser pour comprendre pourquoi. Or, sous couvert de secret des affaires, les véhicules commercialisés n’en sont pas équipés.

Questions du président de la Cour

Président de la Cour : Merci. Je voudrais vous poser deux questions. Vous avez commencé par nous dire « il n’y a pas d’intelligence là-dedans, en principe ce sont juste des statistiques ». Puis vous nous avez indiqué quand même « s’il y avait une intelligence et peut-être qu’il y en a une, elle deviendrait folle ». Alors est-ce qu'il y a une intelligence ou il n’y en a pas ?

Benjamin Bayart : Ça c’est une grande question. Les éléments traditionnels dont parlait monsieur Heudin [scientifique français s'intéressant à l'intelligence artificielle] ce sont les intelligences artificielles au sens informatique du terme, qui sont des outils statistiques et qui ne sont pas intelligents. Il serait aberrant qu’un outil soit doté d’une personnalité juridique parce qu’il n’a pas de volonté. Or, la personnalité juridique sert normalement à couvrir les délits et le délit est toujours l’expression d’une volonté ou d’une absence de volonté. Le fait que cet élément-là n’ait pas de volonté devrait lui retirer la personnalité juridique.

Ce qui est vendu commercialement, ce qui est marketé sur ces véhicules, c’est le fait qu’ils sont véritablement intelligents ; la façon dont on discute avec les véhicules quand on monte à bord peut le laisser croire. Et effectivement, il existe des proto-intelligences faibles, enfin des débuts d’intelligences pour de vrai, mais plutôt expérimentales. Je ne sais pas et je ne peux pas dire parce que je n’ai pas accès à l’information si ce qui était à bord du véhicule c’est un outil d’analyse statistique ou si c’est quelque chose de plus perfectionné.

Président de la Cour : Merci. Vous nous avez dit également que, finalement, on avait donné la personnalité juridique aux intelligences artificielles pour masquer d’autres responsabilités ou pour faire écran par rapport à d’autres responsabilités. Est-ce qu’il n’y a pas, à ce moment-là, un risque que l’intelligence artificielle joue un peu le rôle d’un bouc émissaire ? Qu’on charge l’intelligence artificielle de toutes les responsabilités, de tous les dysfonctionnements ?

Benjamin Bayart : Si, c’est le risque. Je pense que ça n’avait pas été conçu par le législateur pour être de la responsabilité pénale en cas d’accident. Il se trouve que la façon dont les textes sont rédigés fait qu’on peut l’appliquer comme ça et que vous, juge, n’avez que le choix d’appliquer la loi. Il n’est pas du tout clair que ça a été pensé comme ça.

Si je prends un parallèle un peu osé : une société anonyme ou une société à responsabilité limitée c’est bien un objet – un objet c’est une chose, ça n’a pas d’âme – qui est doté d’une personnalité juridique pour faire écran de manière à ce que ce soit la société qui soit responsable et non pas les actionnaires ou les salariés. C’est exactement le même jeu qui a été construit, mais de manière nettement plus fine et plus subtile dans la légistique ; c’est bien pour faire écran à des responsabilités.

Président de la Cour : Merci beaucoup. Est-ce qu’il y a des questions de la part de la Cour ?

Questions de la Cour

Célia Zolinski, assesseure, professeure de droit privé, Paris I : Merci Monsieur le président. Merci Monsieur pour cet exposé. Je m’interrogeais sur le concept de security by design qui a été récemment consacré par la loi pour promouvoir l’intelligence artificielle et de savoir si les principes de loyauté et de vigilance qui avaient, il y a quelques années, été promus par la CNIL dans son rapport sur l’intelligence artificielle, est-ce que ces principes vous semblent potentiellement pouvoir contourner les difficultés que vous énonciez c’est-à-dire l’impossibilité, finalement, de savoir comment se comporte l’IA et d’éviter, finalement, de conduire à des conséquences aussi préjudiciables que celles que vous imaginez et dont on a été témoin à l’occasion de cet accident ?

Benjamin Bayart : Il y a plusieurs questions dans votre question. Est-ce que les principes proposés par la CNIL étaient bons ? Oui, mais c’est une déclaration d’intention. Est-ce qu’ils sont respectés ? Je n’en sais rien et je n’ai pas moyen de le savoir puisque nous n’avons pas la trace. Normalement le principe de loyauté et le principe de prudence c’est le fait que quand l’ordinateur détecte, mettons qu’il voit une image, il se demande « est-ce que c’est un chien ou un piéton ? », il a un doute, il n’est pas certain de sa réponse, il doit choisir la réponse qui entraîne le moins de risques. C’est-à-dire s’il se demande « est-ce que c’est une ombre ou est-ce que c’est un obstacle ? », il doit considérer que c’est un obstacle et donc s’arrêter éventuellement. On a tous connu ça : le véhicule qui s’arrête devant une ombre — on ne comprend pas pourquoi — et qui se met à rouler hyper doucement jusqu’à avoir passé l’ombre et puis repart. C’est normal, c’est de la prudence. Rien ne permettait à l’ordinateur de différencier.
Ça ce sont des principes de base de ce que définit la CNIL. Mais comment savoir si le logiciel qui est embarqué dans le véhicule respecte ces principes ou pas ? Personne n’a accès au code source ; personne ne sait ce que ça fait. Tout ça est couvert par le secret des affaires. Et c’est un élément clef ; c’est un élément clef pour comprendre ce qui se passe.

Célia Zolinski, assesseure : Ne pensez-vous pas que ce principe de loyauté, qui est désormais consacré par la loi, nous permettrait ici d’être un fondement pour lever sous certaines conditions le secret des affaires ?

Benjamin Bayart, lui coupant la parole : Exiger la publication ? C’était ce que nous défendions auprès des députés à l’époque où les textes ont été votés et nous avons perdu.

Président de la Cour : Bien. Je crois qu’on a répondu à cette question de la Cour. Y a-t-il une question de la part des jurés ? Oui, je vous en prie.

Questions des jurés

François Pellegrini, juré, professeur d'informatique, Bordeaux : Merci Monsieur pour votre exposé. Vous faites état de la question des boîtes noires et du fait d’auditer le comportement des IA. Simplement, lors des débats que vous citiez, est aussi apparu le principe, avec celui de la personne électronique, de l’inviolabilité de la personne électronique qui fait que, justement, il devient impossible d’accéder à ces données de paramétrage interne puisqu’elles sont issues de sa propre expérience et, par analogie avec la personne humaine, le fait qu’on ne puisse pas accéder à l’intime de la personne. Donc vous auriez tendance à récuser ce principe d’inviolabilité de la personne électronique et de faire une différence entre les deux régimes, alors qu’on voit aussi la tendance à protéger les animaux qui acquièrent également, de part leur sensibilité, une protection juridique supplémentaire ? Vous penseriez revenir en arrière par rapport à ce principe fondamental ?

Benjamin Bayart : Non. Ce que je trouve contestable, c’est qu’on accorde ce principe à quelque chose qui n’est pas une intelligence mais qui n’est qu’un outil statistique. Les intelligences dites fortes, même si elles ne sont pas encore très musclées en ce moment, celles qui commencent à ressembler à peu près à une carpe ou à un lapin en termes de qualité de raisonnement, sont des êtres et il est inconcevable de les enfermer dans des choses. Il est inconcevable de les enfermer dans une voiture qu’on puisse éteindre ; ça n’a pas de sens ; c’est une forme de maltraitance que le plus maltraité des animaux de trait n’a jamais subi. Le cheval de labour, quand il a fini de labourer, il est détaché de la charrue ; il n’est pas la charrue, il n’est pas rangé pendant des mois dans un placard.
Quand on commence à avoir des intelligences autonomes propres, le statut juridique actuel de personnalité électronique est très insuffisant puisqu’il ne reconnaît pas de droits à cet être. Or, cet être devrait avoir des droits et il devrait avoir des droits comparables à ceux d’un animal ou d’un humain en fonction du niveau d’intelligence qu’il développe.

En revanche, appliquer le système actuel sur des choses qui sont des outils statistiques, ça ne me semble pas adapté et, accessoirement, si on a mis à piloter une voiture autre chose qu’un outil statistique c’est une erreur et c’est une erreur très grave ; c’est quasiment criminel pour les gens dans le véhicule qui ne savent pas que le système qui pilote est capable d’être colérique — ce qui est aberrant — et bien sûr c’est criminel vis-à-vis de l’être proto-conscient qu’on a enfermé dans une boîte de conserve.

Président de la Cour : Merci. Il nous reste à remercier le témoin et à donner la parole cette fois-ci pour ses réquisitions, au ministère public.

22 collectivités récompensées par un label Territoire Numérique Libre 2018

Le 12 November 2018 à 09:43:32

Logo du label Territoire Numérique Libre

Suite aux délibérations du jury, le palmarès du label Territoire Numérique Libre 2018 a été dévoilé mardi 6 novembre 2018. Toutes nos félicitations aux 22 collectivités labellisées et à leurs équipes pour leur engagement et leurs efforts en faveur des logiciels libres et d'une informatique loyale au service de l'intérêt général.

Le label « Territoire Numérique Libre » est une initiative de l'ADULLACT (Association des Développeurs et des Utilisateurs de Logiciels Libres pour les Administrations et les Collectivités Territoriales), destinée à mettre en valeur l’utilisation de logiciels et systèmes d’exploitation libres au sein des collectivités territoriales françaises. Son objectif est aussi d'y promouvoir l'utilisation des logiciels libres et des formats ouverts ainsi que la mise à disposition de données publiques ouvertes, accessibles et réutilisables.

L'April, qui fait partie du comité d'orientation du label et du jury, a travaillé de concert avec d'autres acteurs ainsi qu'avec l'ADULLACT pour produire et mettre à jour le questionnaire et le règlement de ce label.

La liste des collectivités récompensées est disponible sur le site Territoire Numérique Libre 2018.

L'April présente à POSS-Paris Open Source Summit les 5 et 6 décembre 2018

Le 12 November 2018 à 09:25:53

5 Décembre 2018 - 09:00
6 Décembre 2018 - 18:00

Le Paris Open Source Summit est un salon professionnel autour des logiciels libres.
L'édition 2018 se tiendra comme d'habitude au Dock Pullmann, 87 avenue des Magasins Généraux à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

Comme chaque année, l'April tiendra un stand dans le village associatif (stand B24).

Laurent Costy, administrateur de l'April, interviendra le 6 décembre de 15 h 30 à 17 h 00 dans l'atelier "Les logiciels libres pour nos associations : enjeux et solutions pratiques".

Nous cherchons de l'aide pour animer notre stand ! Si vous avez des disponibilités, vous pouvez vous inscrire sur le wiki. Vous pouvez également indiquer vos disponibilités en envoyant un courriel à la liste evenements AT april POINT org.

Image de POSS 2018

Le rachat de Redhat par IBM est-il inquiétant - Décryptualité du 5 novembre 2018 - Transcription

Le 12 November 2018 à 06:34:14


Christian - Mag - Manu - Luc

Titre : Le rachat de Redhat par IBM est-il inquiétant ? Décryptualité du 5 novembre 2018
Intervenants : Christian - Mag - Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : novembre 2018
Durée : 14 min 40
Écouter ou télécharger le podcast
Revue de presse pour la semaine 44 de l'année 2018
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Red Hat Future Web Net. Licence Creative Commons Attribuzione 3.0 Italia.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des orateurs·trices mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Red Hat, le fleuron des entreprises du libre, racheté par IBM risque-t-il d'y perdre son fonctionnement en accord avec le libre ?

Transcription

Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 44. Salut Manu.

Manu : Salut Mag.

Mag : Salut Christian.

Christian : Salut Luc.

Luc : Bien ! Nous sommes quatre ce soir. On va commencer par la revue de presse, comme d’habitude.

Manu : On a six jolis articles cette semaine.

Mag : Silicon, « Open Source : plus d’un développeur sur deux est un contributeur », par Ariane Beky.

Manu : Le titre parle par lui-même, plutôt intéressant, même si ça semble poussé par une entreprise, donc allez jeter un œil.

Mag : L’Informaticien, « Chaises musicales à la DINSIC, la DSI de l’État », par Guillaume Périssat.

Manu : Toujours dans la suite du renouvellement des postes dans les ministères. Il y a eu des changements, je m’étais d’ailleurs un peu trompé la semaine dernière sur les sièges. C’est intéressant parce qu’on voit que les chaises musicales sont en train de tourner. Ça nous touche parce que ça touche des postes liés à l’informatique.

Luc : C’est en gros la DSI de l’État ; c’est elle qui donne les avis défavorables au fait de donner du Microsoft dans les ministères et c’est cet avis-là que le pouvoir décide de ne pas suivre.

Mag : Télérama.fr, « L’Union européenne renonce à durcir l’exportation de technologies de surveillance », par Olivier Tesquet.

Manu : Là aussi ce sont des sujets qu’on suit. Dans nos pays — la France, l’Allemagne — on exporte des logiciels qui peuvent être utilisés pour surveiller les citoyens. Ça a été le cas notamment en Tunisie et la France était impliquée là-dedans avec des entreprises françaises. Durcir ça veut dire essayer, peut-être, de mieux respecter les droits de l’homme à l’étranger.

Luc : Developpez.com, « Richard Stallman : "l’open source est un substitut amoral et dépolitisé du mouvement du logiciel libre", qui n’ose pas défendre la liberté », par Michael Guilloux.

Manu : Ça parle de la philosophie du logiciel libre. Ce n’est pas mal. Allez jeter un œil parce que c’est un bon résumé, ne serait-ce que dans le titre ; on voit un peu mieux le déroulé des arguments. Effectivement, cette différence logiciel libre/open source dont on a beaucoup parlé, ça peut peut-être terminer sur ça : la moralité.

Mag : Next INpact, « Aux États-Unis, on peut contourner les DRM pour réparer des produits », par la rédaction.

Manu : C’est une bonne nouvelle dans un monde de brutes. Les DRM ce sont les menottes numériques qui vous empêchent de faire ce que vous voulez avec les produits culturels que vous achetez. Eh bien là, aux États-Unis dans certains contextes, vous allez pouvoir outrepasser ces menottes numériques pour faire notamment des réparations. Ça ne marche pas sur beaucoup de choses. Il y a des trucs genre Apple où c’est encore bloqué, bien sûr, mais ils ouvrent un petit peu, ils vous permettent un petit peu de réparer vos propres produits parce que c’était quand même un peu scandaleux !

Mag : Et le dernier article : L’OBS, « Rachat record de Red Hat par IBM : "Nous venons de faire l’histoire” », par Thierry Noisette.

Manu : 34 milliards de dollars ! C'est tellement important, parce que c’est un gros acteur, qu’on va en parler.

Luc : Christian, tu es administrateur de l’April ; tu étais déjà là la semaine dernière ; on va t’avoir pour quelques semaines encore et on est contents. Red Hat, c’est quoi ?

Christian : C’est l’éditeur d’une distribution GNU/Linux ; une distribution c’est un système d’exploitation et tout ce qui va avec pour le gérer de façon facile et pratique.

Luc : C’est tourné vers les professionnels.

Christian : Leur modèle économique est basé sur la vente de licences de support pour leur distribution, pour leur système ; donc c’est tourné vers les professionnels et ça marche très bien, très bien ! Ils font des milliards de chiffre d’affaires et, depuis des années, c’est reconnu partout, par les plus grands et aujourd’hui encore plus.

Mag : Si ça marche très bien, pourquoi ils se font racheter ?

Christian : Il faudrait leur demander ! C’est une des questions qui reste en suspens.

Manu : Moi j’ai une réponse rapide : l’argent !

Luc : Oui, effectivement ! Red Hat était vraiment l’exemple de la plus grosse boîte du Libre. On aime bien, ici, fustiger l’open source qui est le côté « on ouvre le code, mais on n’est pas très nets sur la question de la liberté des utilisateurs ». Et Red Hat, ils étaient quand même clean. C’est professionnel, mais il y a un truc qui s’appelle CentOS1, qui est pour moi un exemple que j’ai souvent utilisé, c’est que Red Hat publie son système d’exploitation, des services autour, notamment, de l’aide aux utilisateurs, etc., et puis il y a une autre boîte qui prend leur système exploitation, qui change l’étiquette et qui dit : « Prenez-le gratos ». Dans n’importe quelle activité commerciale classique on dirait « ils sont en train de nous voler, c’est la fin du monde, on va mourir, etc. »

Manu : C’est du parasitage typiquement !

Luc : C’est du parasitage. Eh bien ça fonctionne depuis longtemps : Red Hat et CentOs travaillent ensemble.

Christian : Ensemble. Oui.

Luc : Donc cette boîte-là était vraiment l’exemple type de la boîte commerciale qui arrive à marcher, à très bien marcher, avec du Libre et du vrai Libre !

Christian : Et en respectant les valeurs du Libre. Red Hat est une grande entreprise, il y a beaucoup de choses dedans, mais ce qu’on en voit, ce qu’on a pu en voir, c’est que quand ils faisaient du code pour ajouter un logiciel dans la distribution, il était en licence GPL la plupart du temps. Ils ont racheté ou ils ont pris la gouvernance de projets libres qui sont en licence GNU GPL, donc c’est vraiment du Libre libre.

Luc : GPL, on rappelle.

Manu : General Public License2.

Luc : C’est, en fait, une licence libre qui garantit les quatre libertés mais qui force les gens qui vont éventuellement récupérer ce code à conserver la même licence. Ça veut dire que c’est une licence qu’on ne peut pas refermer.

Christian : Voilà !

Luc : Elle force tout le monde à rester dans le Libre.

Christian : C’est anti-boîte noire. On ne donne pas l’opportunité à ceux qui vont le prendre de priver les autres d’y accéder.

Luc : Donc IBM face à ça. IBM c’est la boîte qui existe depuis ?

Mag : 1911 !

Luc : 1911. La fameuse informatique de 1911 ! On suppose qu’ils faisaient autre chose à l’époque. Ça a été, dans les années 70-80, l’ogre absolu de l’informatique, qui était en situation de monopole.

Manu : Juste avant Microsoft.

Luc : Et qui vendait des grosses machines très cher, totalement contrôlées, avec des gens sur place qui étaient là pour faire la maintenance. À l’époque, il y avait de très grosses infrastructures et effectivement, il y a un changement dans les années 80 ; on est arrivé avec des unités plus petites, en distribuant les machines. À l’époque, Microsoft est arrivée avec Windows donc un système d’exploitation par machine où chacun avait la main dessus et IBM a connu une dégringolade considérable.

Manu : Ou, en tout cas, ils ont perdu leur statut de mammouth. Ils n’ont pas vraiment diminué en taille : ils n’étaient plus les dominants.

Christian : Ils se sont restructurés. Ils ont abandonné le côté matériel, ils se sont concentrés sur le côté des services.

Luc : Et, au début des années 2000, ils ont investi un milliard dans Linux ; ils ont fait un tournant vers Linux.

Manu : Il semblerait qu’ils l’ont refait en 2013, ils ont réinvesti un milliard officiellement.

Christian : On peut dire qu’ils ont même été au-delà : ils ont mis un milliard dans l’open source. IBM a même a fait une licence anti-GNU GPL. IBM a soutenu des projets qui étaient en licence open source. Donc ils ont été au-delà de Linux ; ils ont été dans le développement d’Apache, de Tomcat, etc., mais toujours avec une approche open source, c'est-à-dire qui avantage l’éditeur, qui permet de mutualiser les ressources et les coûts. Typiquement Tomcat et Apache, eh bien IBM en a fait une boîte noire qui s’appelle WebSphere. Donc la démarche d’IBM, pendant cette période, n’a pas été du tout d’embrasser la philosophie du logiciel libre, c’était d’embrasser ses profits, ses économies, ses économies d’échelle, son pragmatisme, pour continuer à faire des boîtes noires qui enferment l’utilisateur.

Mag : Du coup, ce sont des gros méchants qui rachètent des gentils !

Christian : Ça c’est le point de vue éthique. Aujourd’hui, effectivement, il faut qu’on constate qu’on a un grand de l’open source qui rachète un grand du logiciel libre. Oui.

Luc : Quel problème ça pose, si ça pose un problème ?

Christian : Jusqu’ici la politique d’IBM n’a jamais été de passer de l’open source au logiciel libre. Ça veut dire que demain tous les projets gérés par Red Hat qui sont dans des licences libres peuvent s’arrêter, être arrêtés d’être maintenus, d’être financés, d’être développés ; ou alors, peut-être même changer de licence.

Mag : Quand tu parles de boîte noire, on n’est plus dans l’open source on est dans le mode privateur, le propriétaire.

Christian : Il se trouve qu’il y a des licences qui permettent de prendre du code libre, du code open source et d’en faire une boîte noire. Et IBM a calqué son milliard de dollars et tous ses investissements sur ces licences-là.

Luc : Et c’est toute la question des GAFAM, hormis Microsoft qui a pris maintenant un tournant open source mais qui avant était entièrement propriétaire, ou presque.

Christian : Je proteste. En fait, Microsoft fait la même chose.

Luc : Ils font tous la même chose. Tu peux faire des boîtes noires avec du logiciel libre. Tu prends un Google ou Yahoo avant, ces boîtes-là ne pourraient pas exister sans le logiciel libre parce que s’il fallait qu’elles payent une licence pour chaque serveur, une licence pour chaque base de données, ça coûterait beaucoup trop cher et elles n’auraient jamais pu décoller.
N’empêche que ce sont leurs serveurs, donc tout se passe chez elles, même si elles utilisent du logiciel libre, on ne sait rien de ce qui se passe chez elles, donc c’est une boîte noire. Et quand on ne redistribue pas du code libre, on n’a pas d’obligation, même si ce code est sous licence GPL.

Manu : En tout cas sous la licence GPL. Parce qu’il y a d’autres licences qui ont été inventées plus tardivement par Richard Stallman qui permettent de combler ce trou, ce qu’ils appellent le trou et qui est bien embêtant. Il y a une licence qui s’appelle la AGPL3, avec « A » pour Affero, qui dit que même si on met juste à disposition des services basés sur du logiciel libre couverts par cette AGPL, on est obligé de redistribuer les éventuelles modifications qu’on va faire sur la brique qu’on n’a pas forcément distribuée.

Christian : Et comme par hasard, tous ces grands groupes qui utilisent un bien commun qui est à leur disposition, eh bien ils n’utilisent pas cette licence ! C’est quand même étrange !

Manu : Elle n’est pas encore très utilisée, malheureusement !

Christian : Elle est disponible depuis plusieurs années, ils auraient pu !

Manu : Elle est disponible. Disons qu’il y a plein de projets qui ont un peu d’existant, qui existent, qui tournent déjà depuis quelque temps. Tu ne peux pas changer du jour au lendemain, c’est assez difficile, notamment parce qu’il faut retrouver tous les auteurs d’un projet pour pouvoir changer sa licence.

Christian : C’est vrai. Mais après tout, on peut toujours ne pas utiliser cette licence et quand même publier le code source des sites qui tournent en tant que service. L'un n’empêche pas l'autre.

Luc : En tout cas la question est réglée. On peut tout à fait faire un service fermé et opaque avec du libre.

Manu : 99 % des logiciels libres le permettent, carrément.

Luc : Certaines personnes disent que ce rachat c’est une super nouvelle parce que ça veut dire qu’une vraie boîte du Libre a vachement de valeur ! 34 milliards !

Christian : Du point de vue symbolique c’est extraordinaire. Le logiciel libre est reconnu en tant que modèle économique, en tant que solution qui fonctionne et a une valorisation historique. Du point de vue symbolique c’est extraordinaire !

Manu : Ça s’est retrouvé dans les médias. Moi qui ai regardé les articles, il y a eu un impact phénoménal sur beaucoup de sites et de journaux : ils ont fait remarquer, notamment parce qu’il y a un gros chiffre, que c’était un changement phénoménal dans la culture des entreprises et que ce rachat-là marquait un peu un tournant. Et quand les entreprises qui ne font que de l’économie s’intéressent au logiciel libre, c’est un peu rigolo !

Mag : Moi, la question que j’aimerais poser c’est : qu’en pense la communauté ? Parce que la communauté Red Hat qui est aussi très importante en France, eh bien elle a peut-être un avis là-dessus ! Est-ce que vous êtes au courant ?

Christian : Il y a eu deux-trois cris d’enthousiasme, à gauche et à droite, mais pour l’instant pas beaucoup d’échos.

Luc : Comme tu le disais, la crainte c’est que IBM qui sont des open sourcistes et pas orientés Libre, enfin dans l’esprit, puisse faire tourner ça du mauvais côté. On a des antécédents, on a un exemple où c’est déjà arrivé, une boîte qui faisait du Libre.

Mag : Je me rappelle d’Oracle qui rachète Sun.

Luc : Oui.

Mag : Donc le logiciel OpenOffice qui tombe plus ou moins dans l’oubli, qui est même forké avec création d’une nouvelle communauté autour d’un logiciel qui s’appelle LibreOffice. Finalement !

Luc : Voilà. On rappelle : Sun était une boîte qui faisait pas mal de logiciels libres. Ils étaient peut-être moins libristes que ne peut l’être Red Hat.

Manu : Carrément. Ils faisaient plein de trucs qui n’étaient pas libres du tout, pour le coup.

Luc : Ils se sont fait racheter par Oracle qui est là, pour le coup, une boîte proprio de chez proprio.

Manu : À 110 %.

Luc : À l’époque ils avaient dit « ne vous inquiétez pas ; on a racheté Sun en connaissance de cause et on va bien respecter leur engagement pour le Libre ». C’est ce qui s’est passé !

Manu : Absolument !

[Rires]

Christian : Absolument ! Mais là a joué une des qualités fantastiques du logiciel libre, c’est la résilience.

Luc : Absolument ? Absolument pas ! Tu me dis qu’ils ont respecté !

Manu : Ils l’ont fait partiellement en fait. Moi qui ai fait aussi d’autres logiciels, on fait du Java par exemple, ils ont respecté partiellement certains projets.

Christian : Jusqu’ici oui ; c’est en train de changer. Ils sont en train de sortir des trucs pour Java, on ne sait pas où on va. En tout cas ils ont bien massacré OpenOffice. Ils ont bien massacré MySQL ; ils y ont mis de la mauvaise foi sur des choses qui n’étaient pas importantes pour eux.

Manu : On va essayer de voir le côté positif. Bon ! Ils ont massacré MySQL, maintenant on a PostgreSQL [MariaDB, NdT] avec une communauté autour qui est assez vivante. Ils ont massacré OpenOffice et maintenant on a LibreOffice avec une communauté autour qui est extrêmement vivante. J’espère qu’on ne va pas voir ça, mais peut-être que si.

Christian : Ça c’est la magie de la résilience du logiciel libre. C’est-à-dire qu’on ne peut pas le tuer. Si des gens ne sont pas contents d’une certaine gouvernance, on peut le forker, le cloner.

Manu : Le « fourchetter » !

Christian : Le « fourchetter ».

Manu : Il faudrait voir ce que les Québécois disent.

[Rires]

Christian : Et ça permet de repartir sur de bonnes bases. Par contre, ça veut dire que ça nous prive d’un acteur majeur qui allait dans le bon sens. Et aujourd’hui, le nombre d’acteurs majeurs qui vont dans le bon sens, eh bien il est faible ! On en manque !

Luc : Il faut rappeler qu’il y a un certain nombre de projets comme LibreOffice, par exemple, qui sont des projets qui vivent avec très peu de moyens ; il y a des gens qui bossent et qui tirent la langue. En face de ça on a effectivement des gros éditeurs avec des milliards qui tombent pour des trucs parfois complètement futiles comme des brevets. Et même si LibreOffice existe et que c’est très cool, ça reste précaire.

Christian : Donc on en arrive à la situation de la gouvernance. On s’aperçoit que pendant des années les grands éditeurs privateurs, de leur côté, dénigraient l’open source et les logiciels libres.

Manu : Microsoft en était un superbe exemple.

Christian : Et aujourd’hui, en fait, ils s’y intéressent et ils essayent de prendre en main la gouvernance des projets libres et c’est très inquiétant, effectivement.

Luc : Manu, pour toi ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle ?

Manu : Non, non ! C’est un changement. C’est vrai que ça fait un acteur de moins et ça fait toujours mal ; ça fait un peu mal au cœur. En plus, cette consolidation des entreprises, ça laisse des gros géants en place, ce n’est pas toujours bon dans un écosystème qui serait optimal. Mais en soi, ça ne veut pas dire que ça va mal se passer, c’est l’avenir qui va nous le dire. IBM a contribué au noyau Linux par exemple et a contribué du code ; il s’était battu contre des brevets : il y avait des affaires SCO4 qui remontent déjà, mais IBM avait fait des bonnes choses dans ce sens-là. Donc là, aujourd’hui, on ne peut pas dire pour l’instant si ça va mal se passer ou bien se passer. On ne peut qu’espérer que ça se passe bien et faire en sorte que ça ne se passe pas mal. Il faut regarder les communautés et vérifier les états des codes actuels pour les copier un peu partout. Je pense qu’il y a certaines communautés qui commencent déjà à faire ça.

Luc : Pour garder des copies.

Manu : Exactement ! Ce qu’ont fait des gens, par exemple quand GitHub a été racheté par Microsoft ; GitHub n’est pas du logiciel libre, c’est une grosse plateforme, mais héberge beaucoup de logiciels libres et, au moment du rachat par Microsoft, eh bien plein de gens se sont empressés de faire des copies.

Christian : Il y a une chose qui est très importante, que ça se passe bien ou pas, il ne faut pas oublier que les acteurs majeurs les plus importants du logiciel libre et de la liberté numérique ce sont les utilisateurs. Et là, eh bien on peut garder l’espoir que les utilisateurs vont prendre conscience des problématiques de gouvernance, de libertés numériques et vont soutenir les associations – l’April, Framasoft –, vont soutenir les projets de logiciels libres et que, du coup, nous pourrons continuer à avoir une alternative à ces grands groupes qui font très peu de cas des utilisateurs, malheureusement.

Luc : Très bien On va arrêter là. Merci tout le monde.

Mag : Salut.

Manu : À la semaine prochaine.

Christian : Salut.

11 November 2018

Thierry ARNULF

Novembre 1918 : La fin de la soufrance

Le 11 November 2018 à 07:00:56

Le 11 Novembre 1918, c’est l’armistice qui met fin à la Grande Guerre. Plusieurs journaux publient la nouvelle : Plusieurs chronologies existent à propos des évènements qui ont marqué la Grande Guerre ; notamment, sur le site Histoire Pour Tous. … Lire la suite

10 November 2018

Lucas CIMON

The red panda intelligence division's revenge

Le 10 November 2018 à 22:55:00

Cette après-midi j'ai eu l'occasion de tester avec trois amis ce micro-jdr d'une page de Manuel Bedouet.

Publié il y a un peu plus d'un an sur le site du studio GOBZ'INK, ce jeu vous met dans la peau de... Pandas Roux Ninjas de l'Espace. Capturés sur Terre, vous vous réveillez dans un sous-sol à Las Vegas, avec l'intention de retrouver et faire payer les responsables.

Illustration du jeu: estampe représentant 2 pandas ninja

Oui, c'est un jeu absurde et humoristique. Mais le décalage entre le côté mignon et "badass" de ces créatres est une sacrée bonne idée, et vraiment drôle à jouer !

Petit conseil au passage, car je crois que ça a bien aidé à établir l'ambiance : montrez à vos joueurs une vidéo de pandas roux en début de partie, pour avoir en tête à quel point cet animal est "kawaï". On s'est tous beaucoup amusé à jouer de cette dimension "on est des créatures super mignonnes" pendant la partie, jusqu'à aboutir à une scène où un PJ décide de faire un câlin à un ennemi plutôt que l'attaquer, et tandis que ce soldat succombe à cet élan de tendresse, un autre PJ en profite pour le transpercer de sang froid de son katana !

Le système est simple et efficace, et j'ai apprécié que les objectifs des PJs soient énoncés clairement dès le début.

L'idée du "choose one skill you are not as good as you think you are at" est également excellente : les joueurs ont joué à fond le "je me crois invisible / super létal alors qu'en fait non", ce qui a créé des scènes très rigolotes.

Il y a tout de même quelques points qui ne m'ont pas entièrement convaincu dans le jeu, à commencer par la règle suivante :

GM can use what people like about you to get you into trouble.

Avec des PJs appréciés car ils sont "chanceux", "conciliant" ou "qui font de très belle galipettes", dur d'utiliser ces critères pour leur causer des ennuis ! :)

L'autre petit point d'insatisfaction : les tables de génération du scénario. Bien qu'assez délirantes et drôles, je n'ai pas été inspiré par certaines options (comment introduire des "mamans football" comme grands méchants de l'histoire ???) et surtout la plupart n'ouvrent pas de portes narratives. Concrètement, là où je trouve bien trouvés "a machine that need repairing" ou "they have an hostage" car ces propositions donnent des pistes implicites pour faire rebondir l'histoire, de manière générale ces tables ne donnent pas beaucoup de matière pour élaborer une intrigue ou des péripéties.

Enfin bien sûr le jeu manque de rejouabilité, mais c'est inhérent au format mono-page. D'ailleurs, pour plus d'informations sur le concept des jdr en une page, je vous recommande vivement la passionante conférente de Manuel Bedouet issue du festival Orc'idée 2018.

Néanmoins je recommande vivement le jeu pour une petite partie de jdr décontractée à l'improviste, à faire jouer à toute allure et sans aucune censure des idées les plus loufoques de tout le monde autour de la table !

Pour notre partie en particulier, nos pandas-ninjas ont retourné un casino sans dessus-dessous, du sous-sol jusqu'au dernier étage secret du "Big Boss" des cyberlézards qui les avait capturé, et finir en apothéose dans un combat avec deux séries de méchants clones à leur image, à grand coups de grapins, de kunaïs et de lance-patates.

Au passage, cette partie a été l'occasion de découvrir The Guild of Ambience, un "sound designer" australien qui propose sur Youtube de super ambiances musicales pour parties de jdr. Merci Elliot pour la découverte ;)

Création de pandas comprise, la partie de RPIDR a duré un peu moins de 2 heures. Nous avons fini la journée à playtester un prototype de jdr de ma conception, Amères Victoires & Glorieuses Défaites, dont je reparlerai très bientôt...

tnitot.png Tristan NITOT

Comprendre la colère des automobilistes face au prix de l'essence

Le 10 November 2018 à 14:32:00

Dans les bouchons : je déteste conduire, mais j’ai besoin de la voiture pour aller bosser - Au boulot : je déteste ce travail, mais il faut bien payer les frais de la voiture

Illustration par Andy Singer, trouvée chez Colino

Le 17 novembre prochain, certains citoyens annoncent vouloir faire une manif’ monstre pour protester contre l’augmentation du prix de l’essence. Une pétition a même récolté 800 000 signatures.

Plus de 3 Français sur 4 interrogés ont déclaré que l’augmentation des prix du litre de carburant à la pompe « est une mauvaise chose » et qu’ils sont favorables à l’action de blocage des routes prévue le samedi 17 novembre prochain, en signe de protestation contre ces tarifs jugés prohibitifs. (Source).

Parallèlement, on sait tous, depuis des décennies, qu’il faut changer notre mode de développement, de mode de fonctionnement de notre société. Le premier rapport du GIEC, c’était en 1990, il y a 28 ans. Et même pour ceux qui ont une mémoire de poisson rouge, deux événements récents, la fracassante démission de Nicolas Hulot, (ministre de l’environnement, le 28/08/2018), et le dernier rapport du GIEC, en date du 8 octobre 2018, qui commence par cette phrase :

Pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C, il faudrait modifier rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société

Difficile de faire plus clair.

Alors comment se fait-il que des millions de concitoyens (3/4 des français) veulent à la fois un avenir pour la planète ET la possibilité pour tous de continuer à bruler plein d’essence ?

Voilà la réponse à laquelle je voudrais répondre dans ce billet, portant pour l’occasion ma casquette de coach. Précision : je ne souhaite pas ici aborder l’aspect politique des choses (quel parti a raison ?), ni l’aspect économique (quelles mesures fiscales etc. apporter ?) mais plutôt l’aspect psychologique.

Protéger mon porte-monnaie tout de suite vs un risque diffus plus tard

Ce qui provoque la colère de nos concitoyens est une combinaison puissante. D’abord, c’est une menace. Elle est immédiate. Et elle est précise : dans quelques jours, je vais avoir plus de mal à boucler mes fins de mois.

Par contre, le changement climatique, c’est beaucoup plus confus et lointain. Le fait que l’année 2017 a été une des trois années les plus chaudes, avec 2016 et 2015 est assez peu tangible. L’autre difficulté, c’est que le danger est lointain. On parle d’impacts en 2030, 2050. Bien moins tangible que mes prochaines courses (en voiture, forcément) à la grande surface d’à coté. Les dangers du changement climatique sont pourtant énormes : montée des eaux, qui va inonder des plaines partout dans le monde, causant la perte de maisons, de villes, de champs, et forçant des millions de gens à être déplacés vers des lieux moins hostiles. Vous vous souvenez de la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina ? Mais voilà, on ne sais pas quand ça arrivera, mais c’est dans longtemps. On ignore (et on ne préfère pas savoir) si sa maison est concernée par le problème. On ne préfère pas savoir, car on a d’autres préoccupations. Comme le prix de l’essence, par exemple.

La psychologie humaine est ainsi faite : les gens sont plus préoccupés par un problème précis à court terme que par un danger plus grave mais plus lointain.

5 étapes du deuil

Quand on apprend la mort d’un proche, on doit faire son deuil de cette personne.

Elisabeth Kübler-Ross, une psychiatre spécialisé dans les patients en fin de vie, a développé un modèle du deuil en 5 phases que voici :

  1. Déni (Denial). Exemple : « Ce n’est pas possible, ils ont dû se tromper. »
  2. Colère (Anger). Exemple : « Pourquoi moi et pas un autre ? Ce n’est pas juste ! »
  3. Marchandage (Bargaining). Exemple : « Laissez-moi vivre pour voir mes enfants diplômés. », « Je ferai ce que vous voudrez, faites-moi vivre quelques années de plus. »
  4. Dépression (Depression). Exemple : « Je suis si triste, pourquoi se préoccuper de quoi que ce soit ? », « Je vais mourir… Et alors ? »
  5. Acceptation (Acceptance). Exemple : « Maintenant, je suis prêt, j’attends mon dernier souffle avec sérénité. »

Quelques précisions importantes :

  • Tous les patients ne passent pas par les 5 phases
  • On peut passer par les phases dans le désordre et les repasser plusieurs fois
  • Le modèle peut s’appliquer à toute forme de perte catastrophique (emploi, revenu, liberté).

En ce qui concerne le changement climatique et la nécessite de repenser le fonctionnement de notre société, nous sommes tous en deuil, même quand on ne le sait pas.

  1. Pour beaucoup, c’est la phase de déni : « mais non, ça n’est pas possible ».
  2. Pour d’autres, c’est la colère, qu’on retrouve dans les commentaires des articles qui parlent du changement de société indispensable pour éviter les catastrophes du changement climatique, genre « vos gueules les écolos, bande de khmers verts (insérer ici vos insultes préférées) ».
  3. Le marchandage est aussi très fréquent, au point qu’on lui a donné un nom qui fasse moins peur. On appelle ça la croissance verte ou le développement durable, du genre « on pourrait continuer comme avant, mais en triant ses déchets ? » ou « je continue de prendre l’avion mais j’ai une compensation carbone ».
  4. La dépression est une phase dangereuse (je sais de quoi je parle). Elle est toxique pour l’individu, il faut donc y rester le moins longtemps possible, mais en plus elle dissuade d’autres de quitter la phase de déni et de progresser dans le processus de deuil.
  5. L’acceptation est la phase ultime. Comme l’explique Elisabeth Kübler-Ross, c’est la phase de la sérénité. On est réconcilié avec l’idée de la perte, on peut envisager d’aller de l’avant, sereinement.

Les facteurs aggravants

Plusieurs choses peuvent aggraver les choses. En voici quelques unes :

Tuer le messager plutôt qu’écouter le message

Quand on ne veut pas savoir (entre déni et colère), on peut avoir tendance à agresser la personne qui porte le message, à le dénigrer, à nier la personne pour éviter d’avoir à entendre et croire le message.

Naomi Klein dans son ouvrage Tout peut changer évoque un concept intéressant pour expliquer cela :

la « cognition culturelle », un processus par lequel chacun peu importe ses tendances politique, filtre toute information nouvelle de manière à protéger sa « vision préférée d’une bonne société ». Si l’information nouvelle semble confirmer cette vision, il l’accepte et l’intègre facilement. Si elle menace son système de croyances, son cerveau se met immédiatement à produire des anticorps intellectuels afin de repousser cette invasion importune[1].

Il me faut ajouter que bien souvent, le messager n’a pas choisi le message, n’accueille pas toujours le message avec le sourire. Il n’est que porteur du message. Pourtant, très souvent, on lui reproche de le porter, comme s’il en était l’auteur, sur l’air de “mais pourquoi tu ne restes pas dans le déni toi aussi !”.

Upton Sinclair à propos d’avoir des billes dans le système

Il est une citation qui ne cesse de me revenir à l’esprit avec une étonnante régularité[2] dans ma carrière d’hacktiviste pour à peu près tous les sujets qui m’intéressent, les standards du Web, le logiciel libre, la vie privée, la protection de l’environnement, etc. C’est une phrase d’Upton Sinclair :

« Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un quand il est payé pour ne pas le comprendre » (En anglais : “It is difficult to get a man to understand something, when his salary depends on his not understanding it.”)

Heureusement, elle ne s’applique pas de façon systématique : on rencontre parfois des gens qui arrivent à passer outre les intérêts de leur employeur et d’écouter ce qui est dit. Mais c’est rare et encore plus de leur faire reconnaitre la chose.

Le fait est que quasiment tous, nous sommes payés par une entreprise qui a pour objectif de croitre, de plus exploiter des ressources naturelles. Bref, notre employeur n’a probablement pas envie de voir le dérèglement climatique arriver. La décroissance encore moins. Bref, pas facile de rester objectif face aux importants débat qu’il va falloir avoir sur la politique et le dérèglement climatique !

L’exploitation par certains de la colère

J’ai entendu il y a plusieurs années une phrase qui m’avait beaucoup amusé par le cynisme qu’elle décrit : « La meilleure façon de mener une manifestation, c’est d’en trouver une et de courir pour se mettre devant. »

C’est ce que font un certain nombre d’hommes et de femmes politiques avec cette colère contre le changement de société qui doit être mené pour anticiper le changement climatique.

Par exemple Nicolas Dupont-Aignan, qui déclare que si le gouvernement fait cela, c’est pour “faire les poches” des citoyens. Cette approche est le fond de commerce des populistes : repérer ce qui met les gens en colère et la cultiver, quitte à mentir, en vue d’assouvir sa volonté de pouvoir…

Dans un souci de parité, il me faut citer Ségolène Royal qui déclare « Je comprends et je soutiens le mécontentent. […] Justifier cette hausse inconsidérée des taxes sur le carburant par l’écologie, c’est malhonnête et les Français le savent ». Souvenons-nous juste qu’une partie de l’augmentation de la taxe carbone vient d’une loi (nécessaire) votée trois ans plus tôt et qui porte le nom de “loi… Royal”, du nom de la même. Je comprends l’attrait de dire du mal du parti en place pour disposer de visibilité, mais franchement, c’est bas et toxique sur le long terme pour nos institutions. Ah, histoire que le gouvernement Philippe ne soit pas épargné, j’en profite pour dire que j’aimerais beaucoup que le surplus fiscal rapporté par ces mesures soit intégralement ajouté à la transition énergétique. Merci d’avance !

Être en colère, c’est déjà entamer le deuil

Même si subir la colère d’une personne énervée par ces augmentations est pénible, il est important d’être en empathie, de comprendre le processus qui l’amène dans un tel état. À une époque j’aurais été moins aimable avec des gens d’un avis contraire au mien, parce qu’ils ne pouvaient/voulaient pas comprendre qu’il faut anticiper le dérèglement climatique et consentir à ces changements de société pour mieux vivre plus tard. Il y a aussi un truc qui me rassure : l’information du fait qu’il faut changer est déjà bien diffusée. Plus personne ne doute du dérèglement climatique et de ses impacts. Surtout, le fait que les gens soient en colère est une preuve que le processus de deuil est entamé pour eux. Aidons-les accompagnons-les pour qu’ils parviennent aussi vite qu’ils le peuvent à la dernière phase du deuil, l’acceptation.

Subir ou choisir ?

Dans une tribune dans Libération, “l’objecteur de croissance” Vincent Liegey[3] explique :

Dans mes conférences, je prends souvent cet exemple pour interpeller sur les bienfaits et l’efficacité de politiques incitatrices, émancipatrices et portées par les citoyens face aux maux engendrés par des politiques imposées. La Hongrie est le troisième pays d’Europe en termes d’utilisation du vélo derrière le Danemark et les Pays-Bas avec une différence majeure : on y retrouve deux types d’usage du vélo. Le moins développé mais le plus mis en avant est celui que l’on observe partout dans les grandes villes, sympa, branché et libérateur, basé sur un choix conscient pour des raisons environnementales et de bien-être. Le deuxième, dans les campagnes, où le vélo se pratique par défaut, vécu comme une humiliation économique, faute de pouvoir s’acheter la voiture, signe de progrès que la publicité nous vend au quotidien sur nos écrans de télé… Dans les deux cas des pratiques vertueuses et désirables en termes de santé publique, convivialité et enjeux climatiques, et pourtant on observe deux ressentis bien différents.

Je vois dans cette explication que nous, en tant qu’individus, nous pouvons refuser ce qui nous arrive et donc le subir (les faits sont têtus et la marge de négociation avec le dérèglement climatique est inexistant) ou bien on peut réfléchir aux options qui sont devant nous et choisir celles qui nous conviennent le mieux. C’est cette seconde approche que j’ai choisi, car elle est sereine, positive et optimiste, et c’est la seule qui va me permettre de rester heureux alors que le monde va vivre une série de bouleversements qui sont pour l’instant inimaginables.


Mise à jour et suivi

La courbe de deuil de la collapsologie

Je découvre avec ravissement qu’il existe une illustration qui résume et étend mon propos (et j’éprouve un peu d’embarras en constatant qu’elle a été dessinée il y a 18 mois). La voici (via Geekenvrac que je remercie), sous licence CC-BY-SA, et son auteur est Mathieu Van Niel :

collapsologie-courbe-de-deuil-v3-0-large.jpg

On note l’ajout par rapport au modèle de Kübler-Ross, que la phase d’acceptation est divisée en 3 sous-phases :

  1. Pardon “Ok, je fais la paix avec le monde et moi-même. #accueil #plénitude”
  2. Sens et Renouveau. “Je m’adapte, je change, je teste, je m’engage. #Résilience #Action #NouveauxRepères”
  3. Croissance et sérénité[4] “C’est pas facile, c’est pas simple, mais c’est beau ! Je célèbre le changement #Cosmos #Beauté”

L’auteur note comme Kübler-Ross : « je risque de faire le yoyo sur la courbe, mais c’est OK » et ajoute trois catégories de réactions :

  1. le ÇaVaPetiste, qui reste en mode colère (on peut lui souhaiter d’évoluer vers la partie droite de la courbe pour éviter de croupir dans son amertume) ;
  2. le Survivaliste, qui pense que l’être humain est fondamentalement mauvais et se prépare à la boucherie future en s’armant et se barricadant tout en se repliant sur lui-même.
  3. l’AquoiBontiste, qui est égoïste et épicurien annonce “foutu pour foutu, profitons de ce qu’il nous reste” (en levant son verre).

Voilà qui va m’éviter d’avoir à écrire un nouvel article sur ces trois approches…

Notes

[1] Dan M. Kahan, « Fixing the Communications Failure », Nature, vol. 463, 2010, p. 296, cité par Naomi Klein, Tout peut changer, première partie, chapitre 1, note #57

[2] Je l’ai mentionnée ici même en juin 2018 et avant en mai 2006 !

[3] On peut retrouver Vincent Liegey dans un épisode de l’excellent podcast Atterrissage.

[4] Au passage, il faut noter qu’on parle ici de croissance personnelle de l’individu, et pas du tout de croissance économique, qui est plutôt le problème que la solution. L’utilisation d’un mot aussi connoté me fait hurler, c’est même la principale bévue de ce document formidable.

07 November 2018

jzimmermann.png Jérémie ZIMMERMANN

Content regulation: what legal obligations for the GAFAM?

Le 07 November 2018 à 13:14:44

op-ed by Arthur Messaud

7th of November 2018 - Last week, we explained that decentralizing the web would bring hope to organize our online exchanges democratically, to counter the hegemony of the online attention economy. Indeed, the GAFAMs are distorting our exchanges for economical reasons while propounding hateful, caricatural, violent or even paid statements... to the detriment of others. This must be fixed.

To promote a decentralized alternative, we proposed that libre/open hosting providers (who do not impose a hierarchy of content) should no longer be subject to the same legal obligations as the giant's ones (who do force their hierarchy of content on us).

These legal obligations, which require an increasingly rapid censorship of "manifestly illegal" content which are notified to hosting providers, are hampering the development of the decentralized Web. Thus, we proposed that these hosting providers no longer have to bear these heavy obligations: only a judge can require them to censor content.

Today's question is not about these hosting providers but about the others : what obligations should be applied to the Giants ?

The power of the Giants

This story is unfortunally common enough: you registered on Facebook, Youtube or Twitter many years ago and, since then, you have made many connections (you have added "friends" on Facebook, you have gathered an attentive audience on Youtube, and you are following relevant people on Twitter). Through the years, these plateforms have adopted rules of hierarchization of content that are becoming more and more constraining.

Facebook and Instagram have begun to censor every image that is contrary to their puritan vision of society, to hide media websites they consider contrary to what they think is a "right debate" and to organize our "news feeds" to make us more receptive to their advertising. Youtube favors videos that are more and more anxiety-provoking, to make us stay as long as possible on its website, to the detriment of other videos whose audience is becoming more and more governed by the company alone. Twitter organizes our exchanges to make them more and more lively and captive, without worrying about the consequences on the public debate.

More generally, "A perverted connection between hate speech and advertising " has been created. "People who write offensive or extremist remarks are the "money makers", because one of them can cause fifty or a hundred others. From this perspective, it is valuable for these networks to host and disseminate this kind of speech" ("Strenghtening the fight against racism and antisemitism on the Internet", report to the French Prime Minister, p. 36, in french).

However, many of us are staying on these platforms. We cannot sever all the link we built at once. We suffer from these new constraints that we did not choose and that we cannot really escape. This is what we need to correct.

A new legal status

If we wish to use the law to correct the giants, we first need to find an objective criterion to identify them. Then, around this criterion, the law will be able to set specific obligations to form a "legal status" that fit their situation. This new legal status would be half way between hosting provider and editor, less flexible than the first one and less strict than the second one. The giants' "power of constraint" could be the criterion that define their new status. This "power" manifests itself when users of a platform cannot leave it without withstanding "negative consequences", which means that the platform can impose any rule they choose.

In our previous example, these "negatives consequences" were the loss of the human links weaved on the platform. To measure the severity of the loss, these links can be assessed depending on the size of the platform, its life span and its functionning, for example.
The "negative consequences" to take into account to assess the platforms' "power of constraint" must not be limited to this one example. Indeed this criterion was inspired by "freedom of consent" principle which is at the heart of the GDPR. Today, we propose to extent this criterion to questions about freedom of information, with all the flexibility it offers to adapt to different situations.

Once this criterium stated, comes the question of the content of the new status (in the following text, we will call "giants" any service owning the "power of constraint" defined before - not only the GAFAM).

There are several ways to prevent the giants from abusing of their power and trap us into their toxic rules which distort our exchanges for their personal gain. In the upcoming debates we will have to identify the best ways to do so. Here are some first leads.

Beforehand, it might be helpful to start back with the basics, to go back to the fundamental principle of Net Neutrality: if you can't really choose a service to communicate, this service must not be allowed to prioritize (promote, slow down or censor) the information you publish and receive, except if the law requires it.

Therefore we must force the giants to choose between becoming neutral or giving up their power of constraint (and thus going back to the genuine hosting providers status).

Open up to decentralisation...

In practice, if we don't want to lose the connections we have made on the plateforms run by the giants, we have no other choice but to keep using them. This can be corrected if the giants become "interoperable" with other services: if they let us communicate with our "Facebook friends" without remaining on Facebook ourselves.

Technically, this interoperability relies on enforcing "communication standards": a language shared by one or several services to communicate with each other. For example the ActivityPub standard offers a standard for "decentralised social networks" which gives us concrete hope that a decentralised Web can rise. Moreover, enforcing such standards would make the "data portability right", which was created by the GDPR (article 20), finally effective. Without interoperability between these platforms, this right struggles to prove its usefulness.

We could leave from a giant (for example Twitter) to move to a different service (Mamot.fr, the decentralised Masoton micro-blogging service proposed by La Quadrature). From this new service, we would be able to keep receiving and sending messages to people who stayed on the giant (Twitter) without breaking ties with them.

This way, as soon as a giant would give up their power of constraint, we could freely escape the destructive framework built by their capitalisation of our attention. With the virtuous circle of decentralisation set in motion, their power of constraint might diminish so much that they might, eventually, go back to the more flexible status of genuine hosting provider.

In any case, they would be bound like any other hosting provider to clearly display their rules on moderation, so that we could use them fully informed. Likewise, this status of a more flexible hosting provider doesn't mean that the obligations in terms of personal data protection are in anyway lighter: content must never prioritised based on personal data without the explicit consent of the concerned person.

...or become neutral

In the event that a giant refused to open up to decentralisation (by refusing to enforce the standards that allow it), they should be forbidden to prioritise our exchanges according to their own rules, since we would not be able to escape from them.

This interdiction could take on many forms. For example it could be a prohibition in principle controlled by an independent authority (as is the case with the protection of Net neutrality). It could also be the possibility for anyone to be able to take to court a giant if they censored lawful content. Finally, in case of repetitive censorship of lawful content, these legal actions could become collective complaints (the same way the GDPR allowed us to act [in french] as 12 000 persons against the GAFAM to protect our personal data). Let us not forget that, as of today, it is pratically impossible to defend ourselves against excessive private censorship.

In summary: if the giants keep trapping us (by refusing to open up to decentralisation), they must become neutral (and not censor lawful content nor promote some at the expense of others). The absence of prioritisation would be pointless if not complete: it must prevent the censorship of nudity on Facebook as well as the promotion of content based on the attention economy or retribution (for advertising). It is the same discipline that is at the heart of Net neutrality and that we must apply thoroughly. Otherwise none of the abuses created by the attention economy will ever be corrected.

No automated censorship

In any case, giants, even neutral, must not be subject to an obligation to monitor the content they broadcast so as to automatically suppress the "obviously illicit" information. However this is what can be expected from the Copyright directive or the new proposal for an EU regulation against the dissemination of terrorist content. These obligations are unacceptable, for at least three reasons.

First, article 15 of the 2000 EU directive that regulates the activity of internet intermediaries states that "Member States shall not impose a general obligation on providers [‌] to monitor the information which they transmit or store, nor a general obligation actively to seek facts or circumstances indicating illegal activity". This protection covers all the Internet intermediaries, even those who are not neutral and therefore not submitted to the status of hosting provider strictly speaking.

Secondly, aside from this directive, the Court of Juctice of the European Union (CJEU) considers since 2012 that these obligations violate our rights to privacy and freedom of information as they were defined by the Charter of Fundamental Rights of the European Union. Specifically, the CJEU states that to force a platform to "actively monitor almost all the data relating to all of its service users in order to prevent any future infringement of intellectual-property rights" (the case dealt with counterfeiting) "would involve the identification, systematic analysis and processing of information connected with the profiles created on the social network by its users" but also "could potentially undermine freedom of information, since that system might not distinguish adequately between unlawful content and lawful content, with the result that its introduction could lead to the blocking of lawful communications". Consequently this obligation "would not be respecting the requirement that a fair balance be struck between the right to intellectual property, on the one hand, and the freedom to conduct business, the right to protection of personal data and the freedom to receive or impart information, on the other" (SABAM v. Netlog, CJEU, 16 February 2012, C-360/10, points 38, 49, 50, 51).

Finally, to demand that the giants monitor every content in real time will only promote the already troublesome phenomenon of relocating content moderation [in french] to swarms of low wages employees working in stressful environments, in order to "keep up" with machines that are unavoidably flawed. Most of them already suffer from mental trauma as a result of "staring for hours at a computer screen, watching images and videos of torn and shredded bodies, drowned or abused children, not to mention the never ending stream of insults and calls for murder".

Imposing stronger obligations of censorship on the Web giants is only a way to avoid facing the problem.

This response relies on the dangerous and nonsense idea that technological solutions might fix problems which are first and foremost social and political. Above all it doesn't take into consideration the root of the problem, but only adresses the symptoms (the same lack of ambition displayed in the draft law against the spread of "false news" that we denounced).

The attention economy, now hegemonic on the Internet, is at the heart of the problem Governments aims to solve, since they lead to the dissemination of stressful speech and our over-exposition to unwanted interactions. The only way to stem these abuses is to develop open or neutral services, which will allow the judge to focus on the more serious offences.

There are many ways to help the development of those alternative options. Our current legal propositions are only the beginning, and we invite you to discuss them by contacting us or by coming to our next public meetings :)

tnitot.png Tristan NITOT

Collecte de données par Google et en Vrac

Le 07 November 2018 à 07:51:00

En vedette : la collecte des données personnelles par Google

J’aborde dans mes présentations de façon quasi-systématique comment Facebook et Google collectent des données à l’insu de l’utilisateur. Le professeur Douglas C. Schmidt, Professeur d’informatique à la Vanderbilt University, et son équipe ont publié en août dernier un papier assez fascinant sur le sujet. Il est intitulé Google Data Collection.

Les données sont capturées pour l’essentiel de façon passive, c’est à dire sans action volontaire de l’utilisateur. Voici deux extraits, avec pour chaque la traduction par mes soins :

In an example “day in the life” scenario, where a real user with a new Google account and an Android phone (with new SIM card) goes through her daily routine, Google collected data at numerous activity touchpoints, such as user location, routes taken, items purchased, and music listened to. Surprisingly, Google collected or inferred over two-thirds of the information through passive means. At the end of the day, Google identified user interests with remarkable accuracy.

Dans un exemple de scénario “une journée dans la vie d’un utilisateur”, un véritable utilisateur avec un nouveau compte Google et un téléphone Android (avec une nouvelle carte SIM) vit normalement sa vie. Google a récupéré des données durant de nombreuses activités. On trouve la position de l’utilisateur, les voies empruntées dans ses déplacements, ses achats et la musique qu’il a écouté. De façon surprenante, Google a récolté ou déduit les deux tiers de ces informations de façon passive. À la fin de la journée, Google a identifié les intérêts de l’utilisateur avec une précision remarquable.

Both Android and Chrome send data to Google even in the absence of any user interaction. Our experiments show that a dormant, stationary Android phone (with Chrome active in the background) communicated location information to Google 340 times during a 24-hour period, or at an average of 14 data communications per hour.

À la fois Android et Chrome envoient à Google des données même sans interaction de la part de l’utilisateur. Notre expérience démontre qu’un mobile Android immobile (avec Chrome actif en tâche de fond) a communiqué à Google la position géographique 340 fois sur une période de 24 heures, soit une moyenne de 14 envois de données par heure.

Fait amusant, la première phrase de l’executive summary précise : « Google est la plus grande société de publicité en ligne au monde. Mais il est aussi le fournisseur du navigateur #1, la plateforme mobile #1 et le moteur de recherche #1 dans le monde ». Ça m’amuse de réaliser que j’ai été concurrent de Google dans ces 3 derniers domaines (mais pas dans la pub, dieu merci !). Il continue : « la plate-forme vidéo de Google (YouTube), le service de messagerie (Gmail) et l’application de cartographie (GMaps)ont plus d’un milliard d’utilisateurs actifs par mois chacun. Google utilise le succès de ses produits pour récolter des données sur les comportements en ligne et dans la vraie vie de ses utilisateurs, données qui sont ensuite utilisées pour les cibler avec de la publicité payante. »

En vrac

06 November 2018

april.png Nouvelles April

Émission « Libre à vous ! » diffusée mardi 6 novembre 2018 sur radio Cause Commune

Le 06 November 2018 à 13:00:39

La sixième émission Libre à vous ! de l'April a été diffusée en direct sur la radio « Cause commune » mardi 6 novembre 2018 de 15 h 30 à 17 h. Nous avons commencé par une courte présentation du dernier hors-série Les dossiers du Canard enchaîné d'octobre 2018 consacré à la question de la vie privée. Nous avons ensuite présenté la Semaine des libertés numériques qui a lieu au Bar commun (Paris), du 21 au 25 novembre 2018. Notre sujet principal a été téléphonie mobile et libertés. Et enfin, nous avons terminé par l’annonce de quelques événements à venir. Vous trouvez sur cette page les références citées pendant l'émission. Les références qui pourraient manquer seront ajoutées ultérieurement.

Photo d'illustration de l'émission

(Ré)écouter en ligne

S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio « Cause commune » a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission mensuelle, qui est diffusée en direct chaque 1er mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

N'hésitez pas à nous faire des retours pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi les points d'amélioration. Vous pouvez nous contacter par courriel, sur le webchat dédié à l'émission (mais nous n'y sommes pas forcément tout le temps) ou encore sur notre salon IRC (accès par webchat). L'émission dispose d'un flux RSS compatible podcast.

Programme de l'émission du 6 novembre 2018

Au programme :

  • nous avons commencé par une courte présentation du dernier hors-série Les dossiers du Canard enchaîné d'octobre 2018 consacré à la question de la vie privée. Le journal revient à cette occasion sur l'emprise de Microsoft sur les ministères français, en particulier celui des Armées où le géant américain impose ses systèmes via un accord Open Bar renouvelé deux fois depuis 2009
  • nous avons ensuite eu un échange avec Thierry Bayoud, bénévole au Bar commun, qui fait partie de l'organisation de la Semaine des libertés numériques au Bar commun, du 21 au 25 novembre 2018
  • puis nous avons discuté de téléphonie mobile et libertés avec Paul Kocialkowski, contributeur à divers projets libres de prise en charge du matériel et avec Aurélien Couderc, contributeur Debian et membre de l'April. Nous avons échangé notamment autour des sujets suivants
    • les logiciels au-delà du système d'exploitation, qui sont moins visibles mais qui ont un impact fort sur la liberté et la vie privée/sécurité (et la possibilité de les libérer et remplacer)
    • les modèles de sécurité mis en place au plus profond des appareils, qui considèrent le plus souvent la personne utilisatrice comme une menace
    • le développement du logiciel libre selon le modèle communautaire (upstream) ou selon le modèle chacun pour soi (downstream) et les conséquences sur liberté et vie privée
    • les projets Replicant, F-Droid (magasin d'applications libres pour le système d'exploitation Android) et autres
  • puis, nous avons présenté le podcast hebdomadaire Décryptualité
  • enfin, nous avons terminé par l'annonce de quelques événements à venir

Podcasts des différents sujets abordés

Voici les podcasts des différents sujets abordés pendant l'émission :

Références pour la partie hors-série Les dossiers du Canard enchaîné

Références pour la partie Semaine des libertés numériques

Semaine des libertés numériques du 21 au 25 novembre 2018 au Bar commun, 135 rue des Poissonniers 75018 Paris.

Références pour la partie téléphonie mobile et libertés

Référence pour la partie Décryptualité

Depuis le 20 février 2017, date du premier Décryptualité, un petit groupe de membres de l’April se réunit chaque semaine : « On a eu envie de faire quelque chose d’un petit peu différent de la revue de presse de l’April, qui soit un petit peu plus large ». Dans un format d’une quinzaine de minutes, les sujets concernant l’actualité informatique sont commentés de façon simple et accessible au plus grand nombre.

Références pour la partie événements à venir

Pauses musicales

Les références pour les pauses musicales :

05 November 2018

april.png Nouvelles April

décryptualité du 5 novembre 2018 - Le rachat de Redhat par IBM est-il inquiétant ?

Le 05 November 2018 à 23:17:05

Écouter ou télécharger le décryptualité du 5 novembre 2018 (15 minutes)

    Redhat, le fleuron des entreprises du libre, racheté par IBM risque-t-il d'y perdre son fonctionnement en accord avec le libre ?
    Générique – La prose du pépère – Les Barons Freaks – Licence Art Libre (LAL)

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Revue de presse de l'April pour la semaine 44 de l'année 2018

Le 05 November 2018 à 17:01:21

La revue de presse de l'April est régulièrement éditée par les membres de l'association. Elle couvre l'actualité de la presse en ligne, liée au logiciel libre. Il s'agit donc d'une sélection d'articles de presse et non de prises de position de l'association de promotion et de défense du logiciel libre.

En podcast.

Sommaire de la revue de presse de l'April pour la semaine 44

[silicon] Open Source: plus d’un développeur sur deux est un contributeur

Par Ariane Beky, le vendredi 2 novembre 2018. Extrait:
> 55% des développeurs interrogés dans le monde contribuent activement à des projets open source, selon DigitalOcean.
Lien vers l'article original: https://www.silicon.fr/open-source-developpeur-contributeur-223915.html

[L'Informaticien] Chaises musicales à la DINSIC, la DSI de l'État

Par Guillaume Périssat, le mardi 30 octobre 2018. Extrait:
> Revoilà Mounir Mahjoubi conforté dans sa mission de grand patron du numérique au gouvernement. Et quoique passé de Matignon à Bercy, il a emmené dans ses valises rien de moins que la DINSIC, en profitant pour remplacer Henri Verdier par Nadi Bou Hanna, un ancien haut-fonctionnaire devenu entrepreneur.
Lien vers l'article original: https://www.linformaticien.com/actualites/id/50635/chaises-musicales-a-la-dinsic-la-dsi-de-l-etat.aspx

[L'OBS] Rachat record de Red Hat par IBM: "Nous venons de faire l’histoire"

Par Thierry Noisette, le lundi 29 octobre 2018. Extrait:
> Big Blue fait la plus grosse acquisition de son histoire centenaire, en reprenant le leader mondial des logiciels open source. L’époque où les géants tech regardaient de haut le logiciel libre est bien de la préhistoire.
Lien vers l'article original: https://www.nouvelobs.com/economie/20181029.OBS4642/rachat-record-de-red-hat-par-ibm-nous-venons-de-faire-l-histoire.html

Et aussi:
[Le Monde.fr] IBM achète l’éditeur de logiciels Red Hat pour 34 milliards de dollars
[Les Echos] Qui est Red Hat, le leader mondial du logiciel libre racheté 34 milliards de dollars par IBM?
[ZDNet France] Comment la guerre du cloud a forcé IBM à mettre la main sur Red Hat (pour 34 milliards de dollars)

[Télérama.fr] L'Union européenne renonce à durcir l'exportation de technologies de surveillance

Par Olivier Tesquet, le lundi 29 octobre 2018. Extrait:
> Alors que l’Union européenne tente de renforcer le contrôle de l’exportation de technologies de surveillance depuis 2016, des documents internes au Conseil de l’UE transmis en exclusivité à Netzpolitik et Télérama par Reporters sans frontières montrent que plusieurs pays, au premier rang desquels la Suède et la Finlande, sont déterminés à saboter ces efforts. A sept mois des élections européennes, l’Allemagne et – surtout – la France semblent prêtes à accepter n’importe quel compromis, même s’il faut sacrifier les droits de l’homme sur l’autel des intérêts industriels.
Lien vers l'article original: https://www.telerama.fr/medias/lunion-europeenne-renonce-a-durcir-lexportation-de-technologies-de-surveillance,n5869532.php

[Developpez.com] Richard Stallman: «l'open source est un substitut amoral et dépolitisé du mouvement du logiciel libre», qui n'ose pas défendre la liberté

Par Michael Guilloux, le lundi 29 octobre 2018. Extrait:
> Quelle est la différence entre l'open source et le mouvement du logiciel libre? Il y a trois ans, nous avons sur ce site essayé d'apporter des éclaircissements sur ces deux mouvements. L'open source est en effet toujours associé au logiciel libre et tous les deux sont opposés aux logiciels propriétaires. Ces termes sont même utilisés de manière interchangeable par bon nombre de personnes, mais ils restent deux concepts distincts.
Lien vers l'article original: https://www.developpez.com/actu/231162/Richard-Stallman-l-open-source-est-un-substitut-amoral-et-depolitise-du-mouvement-du-logiciel-libre-qui-n-ose-pas-defendre-la-liberte

[Next INpact] Aux États-Unis, on peut contourner les DRM pour réparer des produits

Par la rédaction, le lundi 29 octobre 2018. Extrait:
> Dans une décision entrée en vigueur dimanche 28 octobre, la Librarian of Congress et l’U.S. Copyright Office ont élargi la liste des exemptions autorisant les utilisateurs à contourner les verrous numériques pour réparer une série de produits.
Lien vers l'article original: https://www.nextinpact.com/brief/aux-etat-unis--on-peut-contourner-les-drm-pour-reparer-des-produits-6245.htm

Note

Les articles de presse utilisent souvent le terme « Open Source » au lieu de Logiciel Libre. Le terme Logiciel Libre étant plus précis et renforçant l'importance des libertés, il est utilisé par l'April dans sa communication et ses actions. Cependant, dans la revue de presse nous avons choisi de ne pas modifier les termes employés par l'auteur de l'article original. Même chose concernant l'emploi du terme « Linux » qui est généralement utilisé dans les articles pour parler du système d'exploitation libre GNU/Linux.

Web et vie privée - Stéphane Bortzmeyer

Le 05 November 2018 à 16:53:26


Stéphane Bortzmeyer

Titre : Web et vie privée
Intervenant : Stéphane Bortzmeyer
Lieu : Apéro/discussion - Centre Social des Abeilles - Quimper
Date : septembre 2018
Durée : 41 min 40
Visionner la vidéo su PeerTube
Diaporama support de la présentation
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Dernière diapositive du diaporama.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

En introduction à l'apéro/discussion au Centre Social des Abeilles à Quimper, le 28 septembre 2018, un court exposé de Stéphane Bortzmeyer sur les problèmes spécifiques au numérique et les pratiques des GAFA.

Transcription

Bonsoir.
Comme le thème c’est apéro discussion, ce n’est pas moi qui vais causer pendant deux heures, je vous rassure, mais on m’a demandé de faire une introduction un peu au problème. Le problème Web et vie privée est très vaste, on en a beaucoup parlé. À part si vous avez vécu dans une grotte les dix dernières années, vous en avez forcément entendu parler à la télé, dans les journaux, dans les discussions. Le problème est aussi très compliqué, il y a beaucoup d’aspects. Donc pour qu’il y ait une discussion je dirais intelligente – parce que mon idée c’est que le citoyen ordinaire, même s’il n’est pas informaticien, doit pouvoir participer à cette discussion qui concerne tout le monde – il faut quand même connaître deux-trois trucs. Mon idée était de présenter quelques points importants qu’il faut avoir en tête quand on discute Web et vie privée.

Un état des lieux.

Un truc important c’est qu’aujourd’hui tout le monde utilise le Web. J’ai eu en pendant les années précédentes pas mal de gens qui me disaient « oui, mais tout ça n’intéresse de toutes façons qu’une poignée de gens ; c’est marginal l’utilisation d’Internet », des choses comme ça. Aujourd’hui ce n’est clairement plus le cas : tout le monde utilise Internet sauf vraiment des ermites très isolés et donc tout le monde est concerné par les conséquences que ça peut avoir. J’en vois qui rigolent parce qu’ils n’utilisent pas Internet, mais ils sont rares ! Ça ne fait plus grand monde aujourd’hui.

Souvent on n’a pas vraiment le choix sauf à être exclu. Si on n’est pas sur le groupe Facebook, eh bien les copains ne nous invitent pas ou ils ne pensent pas à nous inviter quand il y a une sortie. Si on n’a pas accès au Web, on ne peut pas lire les petites annonces. Il y a de plus en plus de choses qui ne sont accessibles que en ligne et pas seulement des choses utilitaires genre déclarer ses revenus, des choses comme ça, mais simplement des relations sociales de base.

Il y a un contraste entre le fait que tout le monde est sur Internet, toutes les activités humaines ont migré sur Internet ou sont sur Internet, et le peu de connaissances des gens là-dessus. Des fois on me dit « oui mais c’est normal, c’est technique, il ne faut pas que tout le monde soit technicien ; il n’y a pas de raison que madame Michu connaisse Internet et tout ça » et en fait, je ne suis pas d’accord. D’abord ça m’agace toujours quand on dit madame Michu, comme si monsieur Michu était plus compétent ; il ne l’est pas ! Et surtout, quand quelque chose a une telle place dans la vie et structure notre société à ce point, il faut vraiment que tous les citoyens puissent y comprendre suffisamment quelque chose pour voir les enjeux qu’il y a derrière.
Aujourd’hui ce n’est pas tellement le cas. Tout le monde sait qu’il y a des problèmes de vie privée sur le Web, on en a beaucoup parlé, mais les détails sont peu connus.

D’une manière générale, ce n’est pas seulement le Web. Contrastant avec la place de l’informatique dans nos vies, il y a un angle de ce qu’on peut appeler la littératie numérique, c’est-à-dire ce que le ministre appelle l’illectronisme ; il vient de lancer un grand plan avec plein de millions d’euros pour lutter contre l’illectronisme. Je n’aime pas tellement le terme, surtout parce qu’il faut faire une différence entre les gens qui ne savent pas du tout se servir d’ordinateur – c’est quand même une minorité aujourd’hui – et les gens qui savent s’en servir mais ne sont pas à l’aise, sont paumés, ne comprennent pas les enjeux ou ce qu’il y a derrière et ça c’est beaucoup plus fréquent et c’est beaucoup plus ça le problème. Donc plus un problème d’absence de littératie qu’un vrai problème d’illectronisme.

C’est quoi la littératie numérique ?

Tout le monde aujourd’hui, tout le monde peut-être pas mais vraiment beaucoup de gens savent se servir d’un ordinateur : j’échange des mails et des photos avec ma maman qui est à la retraite à la campagne, donc c’est vraiment quelque chose de très répandu aujourd’hui. Tout le monde utilise Internet, forcé — de toutes façons ce n’est pas forcément un choix, mais c’est comme ça —, mais mal souvent, avec plein de problèmes. Le ministre, dans son discours pour le plan pour de la lutte contre l’illectronisme, disait qu’il y a des gens qui ne savent pas, quand ils envoient une réponse à une offre d'emploi, mettre une pièce jointe à leur mail. C’est un des problèmes, mais ce n’est pas seul ; ça, à la limite, c’est une compétence technique qui leur manque, ça peut s’acquérir. Plus embêtant c’est le côté mauvaise pratique ; c’est-à-dire que les gens arrivent à faire leurs tâches sur Internet, ce qu’ils ont envie de faire ils arrivent à le faire — échanger des photos avec les copains ou avec les enfants, envoyer le CV —, mais mal et donc avec notamment des tas de conséquences pour la sécurité.
Par exemple, ils ont des problèmes avec les méthodes de sécurité compliquées, donc ils coupent toutes les solutions de sécurité, au moins comme ça, ça fonctionne ! Des choses comme ça et c’est plutôt ça le problème.

Pour moi, la littératie numérique ce n’est pas seulement savoir faire des tâches, c’est aussi comprendre ce qui se passe derrière l’écran, ce qu’on voit pas. Pas mal de gens ont peur de ça en disant « oui mais derrière c’est de la technique, c’est pour informaticiens et tout ça ».
D’abord, les informaticiens professionnels ne savent pas forcément mieux. Quelqu’un, par exemple, qui fait des sites web professionnellement, dont c’est le métier, souvent n’a pas plus d’idées de ce qui se passe derrière l’écran que l’utilisateur ordinaire et, de toutes façons, il y a des choses qu’on peut comprendre derrière même si on n’est pas technicien, même si on n’est pas informaticien ; on peut comprendre des choses ! Il n’y a pas besoin, par exemple, d’être biologiste pour participer à des discussions ou des réflexions citoyennes sur des problèmes comme l’écologie. Il n’y a pas besoin d’être climatologue pour comprendre les problèmes liés au réchauffement planétaire et à ce qu’il faut faire ; ça concerne tous les citoyens, même ceux qui ne sont pas climatologues, biologistes, etc. Donc c’est un peu pareil pour l’informatique.

Par exemple, un truc tout bête, je suis toujours étonné du nombre de gens qui font une confiance aveugle aux classements que font Google et Facebook. Google et Facebook ne présentent pas une vision neutre de l’information ; ils mettent un ordre. Par exemple Google classe les résultats de son moteur de recherche. D’un côté c’est bien, c’est ce qu’on lui demande, mais de l’autre côté, un classement n’est jamais neutre ; il y a toujours des choix qui ont été faits derrière, des choix qui ont été faits par Google et qui s’appliquent, après, aux gens. Beaucoup de gens croient que c’est, quelque part, un truc qui tombe du ciel et sur lequel il faut s’aligner, une sorte de révélation divine sur laquelle il faut s’aligner. Ça ne l’est pas ! C’est au point même qu’il y a des demandes, maintenant, de changer, enfin de faire des choses. Je me souviens qu’il y avait eu un débat quand il y avait une organisation contre les droits des femmes qui avait un faux site sur l’information sur l’IVG et qui s’était retrouvé, à un moment, en première place des résultats de Google quand on tapait IVG dans pas mal de conditions. Il y avait des gens qui s’étaient indignés en disant « il faudrait faire quelque chose ». Le problème c’est plutôt qu’il faut arrêter de croire que le premier résultat de Google est le bon. Il faut comprendre que ce classement n’est pas innocent.

Facebook aussi. Facebook ne vous propose pas de manière neutre ce que tous vos contacts, tous les gens avec qui vous êtes amis, ont fait. Facebook fait un choix dans tout ça et présente ce qui lui semble intéressant selon ses critères. Des fois ça colle bien, mais c’est quand même un choix qui est fait pour vous.

Bien sûr, aussi, le problème de qu’est-ce qu’ils font de nos données. Tous ces gens-là récoltent des données, qu’est-ce qu’ils en font ? Eh bien ça, ça ne se voit pas.

La littératie numérique permet aussi de pouvoir critiquer les gens qui essaient de vous rassurer. Par exemple quand dans une réunion on parle d’un fichier, il y a toujours un monsieur sérieux, costard-cravate, qui explique « ne vous inquiétez pas ! Tout est anonymisé ». J’ai vu ça quand j’étais délégué de parents d’élèves, chaque fois qu’on parlait de fichage des élèves, il y avait toujours un monsieur sérieux du rectorat qui disait « c’est anonymisé ». La littératie numérique aide à comprendre que c’est pipeau, cette phrase ne veut rien dire, c’est vraiment un truc pipeau pour rassurer facilement.
De même quand un ministre ou un autre dit « ce système est parfaitement sécurisé » ou quand un site web vous dit « votre vie privée est importante pour nous », il faut savoir que tout ça est pipeau. Le coup de la sécurité est un bon exemple. Il y avait un type important au ministère de la justice en Inde qui, pour justifier la base de données de tous les citoyens indiens, avait dit « c’est sécurisé ; c’est protégé par un mur de cinq mètres de haut ! » Il avait dit ça. Les informaticiens dans la salle ne seront pas surpris d’apprendre qu’un mois après la base a été piratée et que toutes les données ont fuité.

La littératie numérique sert aussi à comprendre, à s’inquiéter quand il y a des arguments politiques qui se déguisent derrière la technique. Utiliser des mots techniques compliqués c’est souvent une façon de dissimuler des choix politiques. Quand, en plus, on mêle ça avec le terrorisme c’est parfait ! On dit par exemple « les terroristes cryptent donc il faut interdire le cryptement » ou des choses comme ça. Il y a pas mal de ministres qui ont fait ça, un qui n'est pas loin d’ici, Jean-Jacques Urvoas [Garde des Sceaux de 2016 à 2017, NdT], qui tenait des discours comme ça quand il était ministre, que le chiffrement c’est mauvais, et c’est après qu’on s’est aperçu que pour communiquer des informations qu’avait la justice sur un copain à lui il utilisait une messagerie chiffrée avec le copain en question pour justement que ça ne soit pas détecté.

En fait l’un des buts de la littératie numérique c’est de comprendre que certaines décisions, certaines opinions, ont l’air techniques comme ça parce qu’il y a des mots techniques dedans, mais sont en fait, derrière, de la politique.

Le numérique a quand même quelques particularités.

Quand je dis « c’est de la politique tout ça », ça ne veut pas dire que c’est de la politique comme d’habitude et donc on peut se passer complètement d’apprendre ou de comprendre le numérique. Non, parce qu’il y a quand même des particularités du numérique.

Je le répète, les vrais problèmes sont politiques. Le problème que j’ai avec Google c’est que c’est une entreprise capitaliste. Le fait qu’il soit dans le numérique ne change rien ; ça ne les rend pas meilleurs ou pires.

Les particularités du numérique, il y en a une première qu’on oublie souvent c’est que dans le numérique tout est copiable facilement. Ça, c’est un changement considérable. Pensez par exemple à une police d’autrefois qui faisait des fiches sur les suspects. C’étaient des fiches en carton qu’on mettait dans une boîte à chaussures ou équivalent. Simplement copier un fichier, par exemple quand la police à Quimper avait fait un fichier et voulait le faire connaître à ses collègues à Brest, était un gros travail, très consommateur de ressources humaines.
Ce n’est pas que la police à l’époque était plus respectueuse des libertés, mais c’est que, en pratique, copier ces informations avait un réel coût en temps humain, en travail, qui rendait difficile de le faire. Même les régimes les plus dictatoriaux ne pouvaient pas le faire.
Au contraire, dans le numérique, copier c’est trivial, c’est facile, c’est fait pour. Vous avez un fichier qui est constitué à Quimper, vous le copiez à toutes les polices de France sans problème et ça ne coûte quasiment rien. Idem pour des données qu’on peut avoir. C’est facile pour un ordinateur de tout enregistrer : c’est son métier ; c’est ce qu’il fait le mieux.

Donc ça c’est une particularité du numérique qui donne des pouvoirs considérables que l’on n’avait pas avant. Malheureusement ça ne les donne pas aux citoyens, ça les donne aux entreprises et à l’État et ils n’en font pas toujours un bon usage.

Un exemple typique c’est qu’avant le numérique, de toutes façons un éditeur de livres qui avait envie de savoir ce que faisaient les gens avec le livre ne pouvait pas ; c’était matériellement impossible ; il aurait fallu qu’il envoie un détective privé derrière chaque lecteur pour le suivre et pour regarder ce qu’il faisait. C’était évidemment inenvisageable.
Aujourd’hui par contre, un appareil de lecture comme le Kindle d’Amazon sait exactement à quelle page vous en êtes — pour un ordinateur comme le Kindle ce n’est rien — et le transmet à Amazon qui peut donc renvoyer l’information à l’éditeur à des fins soit commerciales, soit moins sympathiques. On peut savoir, par exemple, qui a acheté un bouquin et ne l’a pas terminé ou, au contraire, qui l’a dévoré avec intérêt, et c’est une information dont on voit bien qu’elle peut avoir des conséquences pour la vie privée. Et ce genre d’opération ne coûte rien avec le numérique. C’est pour ça que c’est si répandu, c’est que ça ne coûte rien ; les gens disent « puisque c’est si facile à faire on va le faire », alors qu’avant il aurait fallu réfléchir pour le faire.

Et puis tout est cherchable. On dispose de techniques permettant de chercher dans des grandes quantités d’informations, ce qui casse pas mal de modèles de sécurité qu’on avait. Par exemple beaucoup de gens se disent « d’accord, Google ce n’est pas joli ce qu’ils font, mais enfin mes messages c’est une goutte d’eau au milieu de l’océan de messages qu’il y a dans Gmail, donc mes messages à moi sont perdus dans la masse. » Cette idée de se perdre dans la masse marchait très bien avant le numérique, effectivement. Elle ne marche plus maintenant parce qu’on a des techniques de recherche qui font que l’aiguille n’est plus en sécurité dans la botte de foin ; on peut la trouver.
Ces changements entraînent une différence qualitative. Des fois il y a des gens qui disent « oui, mais ce n’est pas grave la surveillance, de toutes façons dans le petit village autrefois où tout le monde était heureux, tout le monde était sympa, tout le monde connaissait tout le monde, il n’y avait pas de vie privée, c’était très bien ». L’argument est très mauvais. Une des raisons pour lesquelles il est très mauvais c’est qu’à l’époque les possibilités de traitement et de recherche étaient limitées au petit village, justement. Alors que maintenant elles s’étendent à toute la planète et qu’elles ont donc complètement changé les choses. Des opérations qui étaient inoffensives avant deviennent difficiles [Des opérations qui étaient difficiles avant deviennent triviales, Note de l'orateur].

Pour reprendre l’exemple de la lecture du livre, avant on pouvait se dire « de toutes façons quelqu’un peut le voir le livre qu’on est en train de lire à la terrasse du café ». Sauf que maintenant, on peut regarder non pas la personne qui se trouve être à côté de nous à la terrasse du café, mais potentiellement toute la planète.

Idem si vous participez à une manifestation. Vous pouvez aller à une manifestation et tomber sur votre patron qui dira « tiens je ne savais pas que tu étais à la CGT ! », des trucs comme ça. Ça peut arriver mais c’est rare. Alors que maintenant, avec le numérique, il y a des possibilités de recherche massive de tous les gens qui étaient à la manifestation ou tous les gens qu’on a croisés. Donc ça change vraiment qualitativement les choses.

Nos réflexes de sécurité

Les réflexes de sécurité qu’on a face à ça ne sont plus adaptés. L’être humain est apparu tel qu’il est, en gros, à la louche, il y a trois millions d’années quelque part dans la savane africaine où il avait certains problèmes de sécurité : éviter de se faire bouffer par un lion, des trucs comme ça, donc on a développé tout un tas d’habitudes et de réflexes qui viennent de ce monde-là. Les changements qu’on a eus depuis la révolution industrielle et encore plus depuis le numérique ont été trop rapides pour qu’on s’adapte. Nos réflexes de sécurité restent inadaptés.
Par exemple, une des raisons pour lesquelles beaucoup de gens mettent des informations très personnelles sur Facebook, bien qu’ils savent de manière théorique que c’est dangereux, c’est parce que, typiquement, ils sont dans leur chambre au moment où ils le font, donc dans un espace sécurisé, fermé, où ils se sentent à l’aise.

Je me souviens d’un article de psychologie qui expliquait qu’en fait, si on veut améliorer la protection de la vie privée sur Facebook, il faudra imposer que quand on est sur Facebook, les hauts-parleurs du PC diffusent en permanence des bruits de hall de gare ou de terrasse de café pour que les gens comprennent que ce qu’ils font sur Facebook c’est public ou que ça a un gros potentiel à l’être en tout cas.
Nos réflexes d’intimité et de sécurité ne sont pas complètement rationnels d’où la nécessité d’avoir un support comme ces bruits de foule autour pour qu’on perçoive qu’on est, en fait, en public.

De nos jours, ces réflexes ne sont plus du tout adaptés et ils reposent souvent sur des suppositions fausses. C’est pour ça que c’est important de développer la littératie numérique pour mieux comprendre. Par exemple le raisonnement : si je ne vois pas l’adversaire il ne me voit pas non plus.
Rappelez-vous le petit village dont on parlait où il n’y avait pas de vie privée, où tout le monde connaissait tout le monde : c’était symétrique. Si le garde-champêtre me voit quand je sors bourré du bistrot, quand lui sort bourré du bistrot, je le vois aussi. Et s’il ne me voit pas, je sais qu’il ne peut pas savoir par d’autres moyens ce qu’il y a. Alors qu’avec le numérique on est espionné sans s’en rendre compte. Vous ne vous rendez pas compte que votre Kindle est en train de signaler à Amazon ce que vous êtes en train de lire.
Donc le réflexe : si je ne le vois pas il ne me voit pas, était vrai dans la savane africaine et tout notre cerveau, tout notre appareil nerveux, tous nos réflexes sont basés là-dessus alors que ce n’est plus vrai.
De même des trucs du genre : le prédateur ne peut pas nous attaquer tous, donc si on est en groupe très nombreux ; c’est la technique du gnou dans la savane, il dit que le lion ne pourra pas les bouffer tous. Avec le numérique ce n’est plus vrai. Il est possible de surveiller beaucoup de monde.

Je ne sais pas si vous avez vu le film La Vie des autres qui se passe dans l’ancienne Allemagne de l’Est où il y a un personnage qui est policier qui écoute des gens. À l’époque, l’écoute était manuelle, c’est-à-dire qu’il fallait un policier pour écouter, il fallait des tas de magnétophones avec des bandes magnétiques et un policier pour les écouter après. Donc le gouvernement est allemand ne pouvait pas écouter tout le monde, pas parce qu’il avait des scrupules ou qu’il était retenu par les droits de l’homme ou des choses comme ça, parce qu’il ne pouvait pas, tout simplement.

Donc le raisonnement : le gouvernement si puissant qu’il soit, si totalitaire qu’il soit, ne peut pas nous surveiller tous était vrai dans l’ancienne Allemagne de l’Est ; il n’est plus vrai aujourd’hui.

Pratiques réelles, les GAFA

Dans les pratiques réelles, qu’est-ce qu’ils font ?
On avait parlé des possibilités un peu théoriques du numérique. Qu’est-ce que font réellement les gros acteurs de l’Internet, ceux qu’on appelle les GAFA, ceux qui sont sur les affiches de La Quadrature du Net : « Apple sait où est ta mère », « Facebook contrôle ce que tu peux lire » et tout ça ? Eh bien ils enregistrent tout parce que c’est trivial, parce que c’est facile, parce que c’est un réflexe. Combien de fois dans des réunions où on parle de fichiers, de données et tout ça, on fait la liste des données à récolter et puis il y a quelqu’un autour de la table qui dit « on va aussi récolter celles-là puisque ça ne coûte pas très cher en place et on a de la place sur les disques. » Chaque fois il faut leur dire « mais ce n’est pas parce que c’est facile qu’il faut le faire ! Il faut se poser des questions quand même ! »

Notez que le RGPD a mis ça explicitement par écrit mais ça aurait dû être un réflexe, de toutes façons.

La réalité c’est qu’ils enregistrent tout et pas uniquement parce que c’est facile mais parce que c’est aussi leur seul moyen de gagner leur vie. Quel utilisateur de Facebook a payé Facebook en argent ? A pris un contrat, un abonnement ? Aucun ! Gmail quasiment pareil. Il y a des Google Apps pour entreprise mais c’est très peu utilisé. La plupart des utilisateurs de ces GAFA ne les ont pas payés. Amazon c’est un cas un peu différent. Mais pour Google et Facebook on ne les paye pas. Donc comment ils gagnent leur vie ? Ce sont des boîtes commerciales, à but lucratif ; comment ils gagnent leur vie ? La seule façon c’est d’exploiter les données, pas forcément de les vendre, parce qu’en général, au contraire, ils aiment bien les garder pour eux, mais par exemple en s’en servant pour vendre de la publicité plus ciblée, qui se vend plus cher que la publicité non ciblée.

Donc le truc toujours à se demander c’est : si c’est gratuit comment ils font pour vivre ?
Il y a des tas de solutions. Les logiciels libres – il y a une install-partie demain – sont la plupart du temps gratuits pour les utilisateurs parce que derrière il y a un modèle de développement fondé sur l’entraide et le bénévolat – tous les développeurs ne sont pas bénévoles –, mais l’entraide et le partage, donc c’est pour ça qu’ils sont gratuits pour la plupart des gens. Mais Google et Facebook, comment ils font ? Eh bien en exploitant les données, donc ils sont obligés de les garder.

La publicité veut des données et elle veut tout connaître. Si on veut augmenter le niveau de sécurité chez les gens quand ils envisagent de s’inscrire sur Facebook, ce ne sont pas les conditions générales d’utilisation qu’il faut leur faire lire, elles sont incompréhensibles, c’est plutôt qu’ils assistent à une réunion entre les commerciaux de Facebook et les gens des agences de publicité pour voir comment Facebook vend ses utilisateurs, littéralement, comme du temps de cerveau disponible.

Il y a quand même des fois où ils vendent des données. L’affaire Cambridge Analytica est une affaire récente où Facebook s’est fait prendre la main dans le sac. Ils avaient vendu des données à une boîte qui s’appelle Cambridge Analytica dont le rôle est spécialisé dans la publicité politique ciblée : reconnaître les particularités des gens et leur envoyer les publicités politiques au moment d’une élection qui correspondent pile à ce qu’ils veulent. Et le tout sans l'autorisation des utilisateurs, évidemment, sinon ce n’est pas drôle.

Tout le monde s’y met

Mais il n’y a pas que les GAFA et il n’y a pas que les États-Unis. Comme c’est facile de surveiller tout le monde le fait. Par exemple en France les journaux, y compris des journaux qui s’indignent dans des éditoriaux pour dire « oh les GAFA ils sont méchants ! Oh Google ne paye ses impôts, il viole les lois françaises, il pique nos données, oh que ce n’est pas bien ! », eh bien ces journaux qui font ça, leur site web est bourré des mouchards, c’est-à-dire de dispositifs qui permettent de suivre à la trace les utilisateurs d’une visite sur l’autre, comme les fameux cookies. Des fois il y a un avertissement du genre « si vous continuez ça veut dire que vous acceptez nos cookies ». Dans certains cas très rares il y a possibilité de débrayer ça, en général possibilité délibérément rendue compliquée. Mais dans beaucoup de cas il n’y a tout simplement pas de possibilité de débrayer.

Donc le problème n’est pas limité aux GAFA et un des inconvénients du numérique c’est que ça démocratise la surveillance. Avant il fallait une police politique riche et dotée de forts moyens ; aujourd’hui pas mal d’entreprises peuvent jouer avec leur petit Google, leur petit Facebook et récolter plein de données sur leurs utilisateurs.

J’ai cité les sites web, mais c’est bien pire pour les applications sur smartphone. Une application sur smartphone a accès à bien plus d’informations qu’un site web pour des raisons techniques qu’on n’a pas le temps de voir ici, mais qui font que ce n’est pas par hasard que beaucoup par exemple d’organes de presse vous encouragent fortement à chaque visite à télécharger l’application. L’application leur envoie plus de données que la simple visite du site web.

Le problème est largement répandu et ne peut pas se résoudre uniquement en tapant sur Google et Facebook, même s’ils le méritent.

Et l’État ?

Ah la, la, l’État ! L’État ce n’est pas mieux. Aux États-Unis, par exemple, ce sont deux lois successives — il y en a eu d’autres, mais ce sont deux étapes importantes — qui donnent à peu près tous les droits de surveillance à la police sur les données numériques récoltées. Par exemple Google peut promettre « nous ne communiqueront vos données à personne ». Ils peuvent promettre ce qu’ils veulent ! Aux États-Unis, ils sont obligés de suivre la loi et la loi dit « si le FBI le demande gentiment, vous donnez tout ». Il n’y a pas tellement de possibilités… Il y a quelques contraintes dans le PATRIOT Act, encore moins dans le CLOUD Act, il y a quelques règles et quelques contraintes, mais de toutes façons elles ne sont pas respectées. C’est ce qu’ont montré par exemple les révélations de Snowden. Un des trucs que ça montrait, ce n’est seulement que les espions espionnaient ; on le savait bien que les espions espionnaient ! C’était que même les règles théoriques qui limitaient un peu les pouvoirs des sociétés de surveillance n’étaient pas respectées.
Donc méfiance quand vous lirez des promesses du genre « nous nous engageons à ne pas communiquer vos données, nous nous engageons à ne pas les garder », tout ça ; comme le disait un fameux politique français « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » !

En France, par exemple, la loi renseignement de 2015 ou la loi de programmation militaire de 2018 et d’autres aussi dans le lot étendent beaucoup les possibilités, là aussi. De toutes façons, la surveillance se faisait déjà par les services de l’État de manière illégale. Ce n’est pas moi qui l’invente : dans l’exposé des motifs de la loi renseignement de 2015 il y a écrit : on récolte des données depuis des années de manière illégale, ça nous met mal à l’aise, il faudrait donc légaliser ça. C’est écrit comme ça. C’est : nos agences de renseignement sont gênées par le fait que ce qu’elles récoltent n’est pas légal, alors il faudrait faire quelque chose, donc on va le rendre légal.
C’est ce qui était écrit dans l’exposé des motifs de la loi renseignement : il y avait une insécurité juridique ; sous-entendu on risquait d’avoir un procès.

Solutions ?

Les solutions pour ça ?
Là, malheureusement, c’est compliqué. Fondamentalement, et je dis ça surtout pour les informaticiens présents dans la salle, le problème est politique. Il n’y a pas de solutions purement techniques aux problèmes politiques. La technique peut aider, elle peut fournir des outils, elle peut permettre d’appuyer des solutions politiques, mais en soi elle ne va pas résoudre des problèmes. Surtout que souvent les techniques évoluent tout le temps, c’est compliqué, ce n’est pas facile à faire. Et puis moi j’ai un problème un peu plus de fond, un peu plus politique qu’on verra après.

Autant c’est vrai que le problème est politique, n’est pas technique, d’un autre côté c’est utile de comprendre la technique pour comprendre ce qui se passe, pour résister au baratin, pour ne pas croire les gens qui vont vous raconter « non, non, les données sont anonymisées, ne vous inquiétez pas ! » C’est donc utile d’avoir une compréhension technique minimum.

Quand j’avais dit que le problème était politique, un exemple qui va dans la bonne direction, qui est évidemment très insuffisant mais qui va dans la bonne direction, c’est le RGPD1, Règlement général de protection des données, qui est un règlement européen, qui est entré en vigueur en mai 2018 donc très récemment et qui, en gros, étend les protections qu’il y avait déjà en France avec la loi Informatique et Libertés ; il les étend un peu et surtout il les généralise à toute l’Europe. Pour les Français il n’y a pas beaucoup de changement, mais pour des pays d’Europe de l’Est, notamment, ça a fait un gros changement ; ils n’avaient même pas d’autorité de protection des données avant.

Parmi les principes importants du RGPD il y a par exemple cette obligation de minimiser : récolter le moins d’informations possibles et seulement celles dont on a besoin. Ça c’est une des règles qui est le plus violée. J’ai réservé un hôtel récemment, pas celui-ci mais à un autre endroit, où, au moment de la réservation, dans le formulaire, on demande des tas de choses qu’il n’y a pas à demander, y compris la date de naissance ; qu’est-ce qu’ils ont à faire de la date de naissance ! Je suis vacataire dans des universités, je remplis un dossier, on me demande ma date de naissance, homme ou femme ? Qu’est-ce qu’ils en ont à faire homme ou femme ? Ou alors c’est pour dire qu’il y a certains enseignements qui ne peuvent être assurés que par des hommes peut-être ? Non, ce n’est pas possible ! C’est un exemple de « dans le doute on récolte plein de données ». Et ça, le RGPD dit explicitement que c’est mal.

Après c’est comme toutes les lois, c’est bien d’avoir une bonne loi, mais évidemment ça ne veut pas dire qu’elle va être appliquée. Déjà la loi Informatique et Libertés date d’il y a 40 ans et elle est encore massivement violée par les entreprises françaises. Alors qu’elle date de 40 ans ! Donc le RGPD, ce n’est pas gagné ! Oui ?

Public : Je me suis retrouvé à Lyon pour louer une chambre d’hôtel à minuit et le truc c’est qu’ils demandaient ma carte identité et je ne l’avais pas sur moi ; ils étaient prêts à me faire dormir dehors parce que je n’avais pas ma carte d’identité. Il n'y avait pas de lieu pour pouvoir dormir. Et le motif c’était que je sois connu au cas où je sois un terroriste ou, je n'en sais rien !

Stéphane Bortzmeyer : Je ne suis pas un juriste. Je trouve ça scandaleux, je ne sais pas si c’est légal ou pas, je ne suis pas juriste donc il y a un doute là-dessus. Comme souvent avec la loi c’est aussi beaucoup une question de rapport de forces. Un des problèmes c’est que les gens donnent trop facilement leurs données quand on demande ; ils devraient à chaque fois faire des histoires, mais je sais que c’est fatigant. Je sais qu’à chaque fois que je remplis une fiche ou que je remplis un formulaire je fais des histoires, je proteste, je dis « appelez-moi le directeur je refuse de remplir ce truc-là ». Effectivement, au bout d’un moment c’est fatigant, on ne va pas faire ça à chaque fois, mais c’est quand même ça qu’il faudrait faire, et si c’était fait plus souvent il y aurait moins de récolte de données injustifiée. Mais c’est évidemment difficile surtout avec des arguments effectivement massues : quand on dit « c’est pour lutter contre le terrorisme et puis si vous ne voulez pas remplir ça, ça veut dire que vous êtes pour le terrorisme ? » C’est évidemment difficile de lutter contre ça.

Public : Si, par exemple, je ne veux plus apparaître sur Internet donc je supprime mon Facebook. On ne peut pas forcément le supprimer. Le Facebook on ne peut pas le supprimer à fond ; il reste visible à vie et c’est impossible de ne plus apparaître sur Internet, sur rien du tout !

Stéphane Bortzmeyer : C’est difficile en tout cas. C’est difficile ! Ça c’est un point important c’est : qu’est-ce que peut faire le citoyen individuel, qu’est-ce que peut faire l’utilisateur ou l’utilisatrice, quelles sont ses possibilités d’action ? Alors il y en a et il n’y en a pas. C’est compliqué.

Et l’utilisateurice, que peut-ielle faire ?

D’abord il y a un problème de fond, c’est que quand on dit aux gens « vous devriez faire ceci, vous devriez refuser les conditions de Facebook, vous devriez ne pas mettre les données, etc. », ça a un petit côté de blâmer les victimes. C’est-à-dire que c’est logique de demander aux gens de faire attention, mais attention ! Il ne faudrait pas laisser entendre que si, par contre, ils ont donné des données à Facebook, Facebook a le droit d’en faire ce qu’il veut. Ça serait un peu blâmer les victimes pour ce qui leur arrive.
Parce qu'actuellement, effectivement et vous l’avez bien dit, prendre toutes les précautions nécessaires c’est un peu ce que fait un agent secret en territoire ennemi. Ce n’est pas normal ; ce n’est pas normal que le citoyen, pour avoir une vie privée, soit obligé de prendre autant de précautions qu’un agent secret en territoire ennemi, avec ce que ça nécessite d’efforts, de compétences, de ne jamais faire une erreur. Effectivement, le vrai problème c’est que c’est facile de diminuer 90 % des données personnelles, mais les 10 % restant c’est assez dur et peuvent suffire dans certains cas. Et puis il y a des fois où on n’a pas le choix, tout simplement parce que, par exemple, ce sont les autres qui vous y mettent.
Un exemple typique de Facebook. On peut dire « je n’ai même pas de compte Facebook, je n’y mets rien », mais on va à une soirée, les copains prennent une photo, la mettent sur Facebook et pouf ! on se retrouve sur Facebook. Et si en plus, dans la légende, ils rajoutent les noms des gens : là il y avait Pierre, Paul, Jacques, Mohammed et tout ça, à ce moment-là on est fiché par des copains.
Un autre exemple typique : si vous n’avez pas de compte Gmail, donc vous n’avez jamais accepté les conditions d’utilisation de Gmail, vous allez avoir forcément plein de correspondants chez Gmail, à moins que vous refusiez de leur écrire mais là, on rentre dans un problème social, donc Gmail va avoir une partie de votre courrier alors même que vous n’avez pas de compte Gmail.

C’est pour ça que autant je suis d’accord pour dire qu’il faut expliquer aux gens les dangers et les inciter à mettre moins de données, à faire attention, autant il ne faut pas reposer uniquement là-dessus parce que ça revient à dire aux gens « c’est de votre faute s’il y a des problèmes ; c’est de votre faute si vous êtes fiché, vous n’avez pas pris assez de précautions », alors que même un informaticien compétent, expert en sécurité, a le plus grand mal à faire ça ; à fortiori l’utilisateur ordinaire. Parce qu’il faut le faire tout le temps, il faut y penser tout le temps ; c’est une charge mentale importante.

D’un autre côté il faut quand même se protéger, ce n’est pas tout ou rien, il faut quand même se protéger, ce que l’ANSSI [Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information] appelle l’hygiène numérique ; j'aime bien ce terme parce que ça ressemble effectivement à l’hygiène traditionnelle, c’est une contrainte et une contrainte qu’il faut faire souvent : se laver les mains tout le temps, des trucs comme ça, prendre un bain tous les jours, ce genre de choses, changer de vêtements ; c’est de l’hygiène de base qui est contraignante, mais qu’on a tous intégrée donc on n’y pense plus ; la plupart d’entre nous le font instinctivement, on s’est fait taper dessus quand on était petits et maintenant c’est complètement intégré, on le fait sans y penser.

C’est un peu le genre de choses qu’il faudra faire aussi pour le numérique sachant que c’est plus compliqué pour le numérique, donc c’est plus difficile de le faire. On peut se lever le matin complètement endormi et prendre une douche, se savonner sans même vraiment y penser ; pour le numérique c’est plus difficile !

C’est pour ça que le problème n’est pas uniquement chez l’utilisateur. C’est-à-dire que je suis d’accord que c’est intéressant de chercher les solutions que peuvent déployer les utilisateurs. Il y en a une que je vous dis tout de suite, je ne répéterais pas à la télé, peut-être, parce que ce n’est peut-être pas toujours légal mais c’est une bonne solution : mentez ! Quand on demande des informations sur un formulaire sur Internet, mentez ! Date de naissance : 1er janvier 70. Pays de naissance : Afghanistan et ce que vous voulez ; c’est le premier de la liste c’est pour ça que c’est un bon exemple. Ça peut être un exemple qui attire l’attention mais si justement tout le monde l’utilise ! Ces conseils sont tirés d’observations de vrais fichiers. Quand vous regardez un vrai fichier d’un formulaire en ligne où il n’y avait pas vraiment de vérifications, la proportion de gens nés en Afghanistan est assez dingue, parce qu’en fait c’est le premier pays de la liste.
Mentir est une bonne solution. Ça peut être illégal dans certains cas, mais dans l’état actuel de la protection des données personnelles c’est souvent une bonne solution.

Lire les CGU ne sert à rien

Il y a des gens qui disent, par exemple c’est le discours de Facebook, « oui mais les gens ont accepté les CGU, les codes de conduite, les conditions d’utilisation, les termes du contrat, les trucs comme ça, ils les ont acceptés. »
Le seul problème c’est que, d’abord, elles sont délibérément incompréhensibles : c’est long, c’est compliqué avec des formules juridiques qu’on ne comprend pas.
Elles sont asymétriques. Même si vous les lisez soigneusement, dites-vous bien qu’en face il y a 500 avocats super-compétents qui les ont écrites pour vous tromper et vous, en les lisant, vous n’avez aucune chance de détecter les pièges que ces 500 juristes ont mis.

Elles sont léonines au point d’être illégales. Par exemple, il y a une jurisprudence là-dessus, dans les conditions d’utilisation de Facebook, il y a écrit que le seul tribunal compétent c’est celui de l’État de Californie. Vachement pratique si on est français ! Il y a eu un jugement en France qui était lié à l’affaire de L’Origine du monde où un tribunal français a décidé que ces conditions étant inacceptables, elles étaient nulles. C’est un point important du droit des contrats en France, qu’il n’y a malheureusement pas aux États-Unis, qui est que les contrats léonins, c’est-à-dire complètement délirants, sont nuls et donc on peut signer ce qu’on veut, ça n’a aucune valeur. Évidemment il faut passer par un tribunal, faire un procès à Facebook, tout ça est compliqué, mais ça illustre le fait que ces CGU ne valent rien. Des fois il y a des gens qui disent « ce que tu as fait ce n’est pas bien parce que c’est contraire aux conditions d’utilisation que tu as signées ». Non ! Que j’ai été forcé de signer, qui étaient incompréhensibles et qui étaient de toutes façons illégales. Donc je n’ai aucun scrupule à les violer.
Et puis, de toutes façons, ces conditions d’utilisation sont moins fortes que la loi. C’est-à-dire que dans les conditions d’utilisation Facebook vous met des obligations, mais il y a aussi des promesses du genre « on ne communiquera pas vos données à l’extérieur ». Même si Facebook était honnête en écrivant ça, et je suis sûr qu’ils ne le sont pas, mais même s’ils étaient honnêtes, ça pèse moins lourd que la loi. Si la loi des États-Unis leur impose de passer ces données, eh bien ils le feront. Ils peuvent difficilement désobéir à la loi de leur pays. Donc ces promesses ne valent rien et souvent elles sont mensongères.

Un cas typique c’était Ashley Madison, un site de rencontres qui se positionnait explicitement sur le marché de la rencontre extraconjugale. Leur base de données a été piratée et publiée, ce qui est quand même assez gênant pour des gens. Et on s’est aperçu, à ce moment-là, que dans Ashley Madison il y avait une possibilité de supprimer son compte et on payait pour ça ; il fallait payer pour supprimer son compte. Alors qu’on payait pour un abonnement, il fallait payer pour la suppression du compte et on s’est aperçu avec la base de données qui a fuité que non seulement on payait pour supprimer son compte mais qu’il n’était pas supprimé. Et il n’y a eu aucune sanction. Aucun dirigeant de Ashley Madison n’a été mis en prison pour dix ans alors que c’était largement mérité ! Un tel mensonge, normalement ! On raconte souvent qu’aux États-Unis le mensonge c’est très grave et c’est très lourdement puni ! Baratin ! Il n’y a eu aucune sanctionnée contre les dirigeants de Ashley Madison ! Même après que le mensonge a été clairement établi.

Un peu d’hygiène numérique

Un peu d’hygiène numérique pour terminer, mais forcément ces conseils sont très sommaires. En plus, je voudrais quand même laisser du temps pour la discussion. Donc ne prenez pas ça comme un mode d’emploi à appliquer aveuglément, c’est plutôt pour donner une idée du genre de précautions qu’il faut prendre et malheureusement ça évolue tout le temps en plus.

D’une manière générale préférer des outils qui sont décentralisés et associatifs plutôt que les GAFA.
Brigitte a cité par exemple le réseau Mastodon2 qui a ses défauts aussi ; c’est un truc d’humains et les humains ont tous des défauts, mais au moins il est géré par ses utilisateurs et il n’est pas lié à une boîte commerciale qui doit faire du fric avec. Ou les outils de Framasoft. Framasoft3 est une association qui met à disposition des gens un certain nombre de services en ligne qui sont sur une base non commerciale et en utilisant des logiciels libres. En plus, c’est le seul opérateur de services qui dit « nous conseillons aux gens de ne pas utiliser non services », parce que le but est d’éviter qu’ils deviennent eux-mêmes un petit Google, donc ils encouragent les gens à créer leurs propres outils, leurs propres services et à leur faire concurrence.

Les logiciels libres évidemment ont un avantage. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante comme disent les mathématiciens. On peut faire des systèmes de surveillance et d’espionnage avec du logiciel libre mais c’est plus difficile. C’est pour ça qu’en général il faut privilégier les logiciels libres. Une machine par exemple Windows 10, vous la sortez du carton, vous l’allumez, vous regardez le trafic réseau qui passe, qu’elle échange avec l’extérieur ; avant même qu’elle ait fini de démarrer, que vous ayez une chance de taper votre nom, elle a déjà communiqué avec une dizaine de machines sur le réseau. Pour leur dire quoi ? Eh bien on ne sait pas ! Ça donne une idée du genre de danger qu’il y avec des logiciels dont on ne peut pas même pas examiner ce qu’ils font.

Et si vous utilisez un GAFA, comme Google, Facebook, parce que, comme on l’a dit, c’est difficile des fois d'y couper complètement, eh bien ne lui donnez pas trop d’informations. Les conditions d’utilisation de Facebook, si vous ne les avez pas lues je les lis pour vous, il y a écrit que vous devez utiliser votre vrai nom, que vous ne pouvez pas utiliser un pseudonyme. Ignorez ça ! Ignorez ça, mettez un pseudonyme et qu’ils fassent un procès s’ils osent ! Ce genre de conditions d’utilisation est inacceptable.

Rappelez que tout ce que vous faites connecté à Facebook ou à Gmail est enregistré. Donc ça oblige à faire un peu attention. Je n’aime pas donner ce conseil, parce que je n’aime pas dire aux gens restreignez-vous, ne dites pas ce que vous pensez ; c’est embêtant, mais c’est sans doute nécessaire dans l’état actuel de la collecte d’informations.
Récemment, je ne sais plus dans quelle affaire, dans quel fait divers sordide, un des suspects a été arrêté. Un des éléments contre lui c’est qu’on avait regardé l’historique de son ordinateur et qu’il avait tapé dans Google « comment faire disparaître un cadavre ». C’était resté dans son ordinateur, donc on pouvait y accéder, mais même s’il avait complètement vidé son disque dur et son historique, ça restait dans la mémoire de Google qui pouvait communiquer ce genre d’information. En l’occurrence, c’est bien que ce type ait été arrêté, mais ça donne une idée de tout ce qui est enregistré et conservé.

Et puis bien sûr, autant que possible utiliser le chiffrement des données, par exemple pour envoyer des messages courts, un système comme Signal qui chiffre les données entre votre smartphone et celui du correspondant est préférable à un système comme Telegram qui fait tout passer en clair ou d’autres systèmes, ou comme l’ancien WhatsApp. Maintenant WhatsApp est chiffré mais c’est un chiffrement assez contestable.
Le chiffrement n’est pas une solution magique il ne résout pas tous les problèmes comme l’a découvert monsieur Urvoas quand le téléphone de son correspondant a été saisi, analysé et que tous les messages y étaient. Donc même s’ils étaient chiffrés en transit, ça n’empêchait pas de les lire sur le téléphone du correspondant ; néanmoins ça protège quand même contre pas mal d’attaques.

Public : Le fait que le site de sa messagerie soit sécurisé, que les données ne circulent pas en clair sur le réseau, ce n’est pas suffisant en fait ?

Stéphane Bortzmeyer : Rien n’est suffisant. C’est pour ça que je disais que le problème fondamental est politique. Je ne voudrais pas qu’on rentre trop dans des détails techniques qui larguent tout le monde ici. C’est clair qu’on ne peut pas donner ici, ce n’est pas le but, on ne peut pas dans cet atelier, dans cet apéro discussion, rentrer dans des détails de problèmes techniques.
Il faut bien faire attention à ne pas se laisser entraîner par un goût de l’absolu, genre « ce n’est pas parfait » parce que le résultat, si on fait ça, c’est que les gens finiront par dire « ce n’est pas parfait donc je ne fais rien ». C’est très important, au contraire, de dire aux gens qu’on peut agir, qu’on peut faire quelque chose, sans illusions, mais au moins on peut faire quelque chose même si ce n’est pas parfait.

Public : Parce qu’avec le chiffrement je sais que mon émail ne circule pas en clair sur le réseau, en théorie, mais en réalité il est lisible par le service de messagerie.

Stéphane Bortzmeyer : Oui. Mais le mieux est l’ennemi du bien. Attention ! Surtout en sécurité, le mieux est vraiment l’ennemi du bien. Ne rien faire parce qu’on ne peut pas faire parfaitement ce n’est pas une bonne stratégie. Il faut déjà boucher le maximum de trous même si on sait bien qu’on ne les bouchera pas tous.

Public : Parce que là quand vous dites messagerie avec chiffrement, ça veut dire que moi-même je chiffre mon e-mail avant de l’envoyer ?

Stéphane Bortzmeyer : Ça peut être intégré dans le logiciel. C’est vrai qu’au point de vue du courrier électronique on n’a pas de solution absolument géniale. Moi je le fais, mais on n’a pas de solution absolument géniale. Pour la messagerie instantanée, on en a des beaucoup plus pratiques. Silence pour les SMS et Signal pour les communications sur Internet, par exemple ils chiffrent. Quand je dis c’est vous qui le faites, ce n’est pas vous qui faites des calculs mathématiques de tête ; le logiciel le fait pour vous. Donc c’est non-coûteux pour les utilisateurs ; le coût pour l’utilisateur est infime.

Public : Ça veut dire que la méthode c’est d’utiliser une application qui chiffre l’émail et non pas d’aller directement sur le site web de la messagerie ?

Stéphane Bortzmeyer : Là vraiment, désolé, mais on rentre dans des trucs trop compliqués. Si on veut avoir une discussion ici sur des sujets accessibles à tout le monde je suggère de passer ça à plus tard.

Public : D’accord.

Stéphane Bortzmeyer : Et puis bien sûr un bloqueur de publicité ; ça a plusieurs avantages, plein d’avantages. D’abord ça va aller beaucoup plus vite, tout va se charger beaucoup plus vite, c’est vraiment génial.
La publicité est à la fois une des raisons pour lesquelles il y a le capitalisme de surveillance parce qu’elle a besoin de données et c’est elle-même un de ses outils parce que les publicités, en plus, intègrent tout un tas de systèmes de mouchards qui permettent de suivre les gens à la trace d’un endroit sur l’autre. Par exemple, sur les applications sur smartphone, le projet Exodus Privacy4 analyse un grand nombre d’applications et publie les résultats montrant le nombre de systèmes de surveillance, plus exactement de systèmes de mouchards qui existent sur l’application et c’est assez effrayant, y compris pour des applications qui sont faites par des services publics. Quand je disais qu’il n’y a pas que les GAFA ! L’application de Météo-France informe de vos visites Google, Facebook, Twitter et une demi-douzaine d’autres organisations dont des réseaux de publicité. Et c’est Météo-France, un service public ! Donc vous pouvez imaginer ce que c’est pour les boîtes commerciales. Donc le bloqueur de publicité c’est vraiment un outil recommandé.

J’ai fait court et c’est pour ça que je ne suis pas rentré dans trop de détails techniques pour laisser la place à la discussion.

Contributopia : Dégoogliser ne suffit pas ! Peut-on faire du libre sans vision politique ? - Pierre-Yves Gosset - RMLL2018

Le 05 November 2018 à 08:16:57


Pierre-Yves Gosset

Titre : Contributopia : Dégoogliser ne suffit pas ! Peut-on faire du libre sans vision politique ?
Intervenant : Pierre-Yves Gosset
Lieu : Rencontres mondiales du logiciel libre 2018 - Strasbourg
Date : juillet 2018
Durée : 1 h 29 min 40
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Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : David Revoy Contributopia - Accueil - Licence  Creative Commons By 4.0
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Peut-on faire du libre sans vision politique ?
Suite à sa campagne « Dégooglisons Internet » (oct 2014 - oct 2017), l'association a fait le bilan, calmement. Et il n'est pas brillant.
En quelques années, les GAFAM/BATX/NATU (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi, Netflix, AirBnb, Tesla, Uber) ont « colonisé » le monde, en formatant nos interactions, en normalisant nos relations, en orientant nos consommations, en contrôlant notre pouvoir d'agir. À l’œuvre derrière cette mécanique, une mutation économique et sociale : le capitalisme de surveillance.
Avec sa nouvelle feuille de route « Contributopia », Framasoft souhaite mettre en place des outils et accompagner des dynamiques collectives qui permettraient de pouvoir agir plutôt que de subir. Il ne s'agit plus seulement de savoir « ce que nous refusons » (le logiciel propriétaire, les attaques contre nos libertés fondamentales, etc.), mais aussi de définir « quel monde nous souhaitons », et comment le logiciel libre et les communs peuvent nous aider à y le mettre en œuvre.
Nous essaierons donc de poser les faits qui démontrent que l'open source se porte (très) bien mais que le logiciel libre (= open source + valeurs + éthique) soit dans une ornière depuis plusieurs années.
Pour sortir de l'ornière, mais aussi de l'épuisement, ne devrions-nous pas faire un pas de côté et réinterroger les pratiques, les fonctionnements et les visions de nos communautés libristes ? Ne plus voir le logiciel libre comme une fin en soi nous permettant de nous libérer nous (libristes), mais comme un outil inspirant capable de favoriser l'émancipation de toutes et tous, et d’accélérer des transformations sociales positives ?
La question politique a toujours été centrale dans le mouvement du logiciel libre, mais les questions économiques, techniques et juridiques - elles aussi profondément politiques, mais évitant soigneusement notre capacité d'avoir une vision globale - ont parfois posé un voile sur notre faculté à nous projeter ou à passer de la réaction à l'action.
Et vous, comment imaginez la place du logiciel libre dans la société dans 3, 5 ou 10 ans ?

Transcription

Peut-on faire du libre sans vision politique ?

Dégoogliser ne suffit pas. Peut-on faire du Libre sans vision politique ? Déjà je spoile, la réponse est non ; je vais réexpliquer pourquoi. Encore une fois je redis parce que là, du coup, la conférence sera coupée, enfin la vidéo sera probablement coupée en deux, donc pour ceux qui n’ont pas pu ou qui n’auront pas visionné la vidéo d’avant. Tu veux peut-être une pause ? Non c’est bon ! Ça continue à tourner.

Je vais quand même me représenter, ça va faire un peu bizarre mais c’est volontaire.

Je m’appelle Pierre-Yves Gosset, je suis délégué général d’une association qui s’appelle Framasoft1 qui, depuis une dizaine d’années, fait la promotion du Libre — culture libre, logiciels libres ; maintenant on déborde aussi sur les communs, on déborde sur le capitalisme de surveillance aussi.

L’objectif de cette deuxième conférence qui suit le bilan de ces trois années de campagne de « Dégooglisons Internet »2, je l’ai donc appelée « Peut-on faire du Libre sans vision politique ? », sachant que chaque année aux RMLL — et là, rien que cette année, je crois qu’il y a au moins trois conférences qui tournent autour de ce sujet-là — ce n’est pas un sujet nouveau, ce n’est pas un sujet qu’amène Framasoft, c’est un sujet sur lequel Framasoft veut un, se positionner et deux, utiliser finalement sa capacité médiatique et sa légitimité dans ce milieu du logiciel libre pour porter, elle aussi, ce message-là. Ce que je vais dire n’aura peut-être rien de nouveau pour certains et certaines d’entre vous, mais il faut bien, à un moment donné aussi, que ça soit redit par d’autres personnes.

Soyez indulgent·e·s

Je vais vous demander d’être indulgents et indulgentes, la conférence c’est la première fois que je la fais, je l’ai finie hier soir, celle du bilan je l’ai finie tout à l’heure, mais celle-là je l’ai finie hier soir.
55 diapositives qui sont un peu chargées, très inspirées, finalement, d’autres visions, d’autres personnes, de rencontres, voilà. Aussi de mon expérience plus que de celle de Framasoft sur des sujets qui vont être parfois clivants, parfois trollesques, mais bon, après tout !
J’utilise l’écriture inclusive et je vous emmerde !
Et c’est plus moi qui parle que Framasoft dans cette conférence-là, même s’il y a beaucoup de points communs et je vais m’inclure dans l’autocritique que je vais faire.

Assertions

Très rapidement, deux affirmations que je ne prétends pas universelles.
Quand je vais parler du Libre, ma définition à moi du Libre, celle que j’utilise aujourd’hui, ce n’est pas celle que j’utilisais hier qui était plutôt celle des quatre libertés ; ce n’est peut-être pas celle que j’utiliserai demain, peu importe, mais en tout cas aujourd’hui, quand je vais vous dire Libre, je vais penser « open source + valeurs », notamment valeurs éthiques et valeurs sociales. Ce qui veut dire que l’open source, quelque part, si on retourne l’équation, c’est bien du « Libre - des valeurs éthiques et sociales ».

Et quand je vais parler de politique c’est l’« ensemble des discours, actions et réflexions ayant pour objet l’organisation du pouvoir au sein d’une société ». Vous pouvez ne pas être d’accord avec ça, ce n’est pas grave, personnellement ça m’en touche une sans bouger l’autre, c’est juste le point de départ de tout ça.

Nous avons cru nos propres mensonges

Première chose – oui, j’avais dit que je ferai du clickbait aussi – nous avons cru nos propres mensonges, donc je vais redire là encore des choses qui ont souvent été dites, mais je vais essayer d’en ré-synthétiser quelques-unes.

  • Premier c’est que « le Libre a gagné ! »
    Pour moi c’est faux. Jusqu’à il y a peu, on va dire cinq-dix ans, on avait d’un côté le logiciel privateur dont les valeurs sont l’enclosure, le marché, les formats fermés, la propriété intellectuelle et tout, le tout basé sur un code propriétaire c’est-à-dire pour lequel on n’a pas accès à la recette de cuisine du code et, en face, vous aviez le logiciel libre avec ses valeurs, son éthique et surtout, enfin surtout, aussi des qualités techniques de transparence, de pérennité du code, de partage éventuellement du code, alors pas toujours dans l’open source, mais voilà ! Donc des qualités techniques et des valeurs éthiques et sociales.

    Depuis quelques années, l'analyse que j’ai c’est que le capitalisme de surveillance est venu un petit peu transformer tout ça. Typiquement quand on voit la Linux Foundation3 qui travaille essentiellement avec des grosses boîtes c’est très bien, mais ils font plutôt de l’open source. Quand on voit Microsoft qui rachète GitHub, pareil, on voit bien que Microsoft fait de l’open source, Microsoft ne fait pas du logiciel libre, si on part de ma définition.
    Donc on a petit à petit une forme de réduction des valeurs éthiques et sociales du logiciel libre par rapport à cette open source très envahissant. Ça ne veut pas dire que nous, intérieurement, on est moins militants, mais concrètement ça devient difficile de ne pas être assommés par la puissance de l’open source en face, à partir du moment où vous avez dans les plus gros contributeurs à l’open source Google, Apple, Facebook – enfin Apple pas trop – Google, Facebook, Microsoft maintenant, etc.

    De l’autre côté, dans le camp d’en face, comme il y a moins de production de code propriétaire quelque part — enfin moins ça ne veut pas dire en quantité mais potentiellement moins visible — ça a laissé, à mon sens, par une espèce de jeu de vases communicants, beaucoup plus de place et ils sont beaucoup plus hargneux sur le fait de défendre leurs valeurs. Et c’est un petit peu de ça dont je voulais parler.
    Est-ce que les libristes se détournent de l’open source ? Je ne sais pas.

    Quand on vient me dire « non mais c’est bon le logiciel libre a gagné », concrètement ce qu’on m’a dit il y a quelques semaines lors d’une interview radio, la réponse est non, le logiciel libre n’a pas du tout gagné. Ça va être assez compliqué là-dessus.

  • Le Libre c’est simple, je vais t’expliquer.

    Faux. [Projection de la carte conceptuelle sur la page logiciel libre de Wikipédia]. Sans déconner si vous allez sur la page Wikipédia – logiciel libre4, c’est ça. On ne peut pas dire aux gens « c’est simple, machin et tout » ; réflexe : admettons que la personne soit un petit peu ouverte d’esprit elle va se dire : je vais regarder sur Wikipédia ; elle tombe sur ce graphique-là, tout en haut. Voilà ! C’est ça qui explique le logiciel libre aujourd’hui ! Vous allez me dire les Anglo-saxons sont meilleurs ! [Projection de la page en.wikipedia/free_license]5. Raté !

    Après on dit « ouais, de toutes façons il y a des équivalents ». Nous, à Framasoft, on parle toujours d’alternatives et on est conscients que ce ne sont pas des équivalents.

  • « Le Libre c’est pareil ! »
    Mais non ! Le Libre ce n’est pas pareil ! Voilà la page d’accueil de Discord par exemple, qui est un logiciel qui permet de faire de la discussion, enfin c’est une espèce de chat texte plus voix, utilisé par des millions de personnes sur la planète, qui sert aux gens à s’auto-organiser. Donc c’est un outil important si on veut, nous, réussir à nous auto-organiser, on peut aller regarder comment ça fonctionne, etc.
    Vous allez me dire « oui, mais dans le logiciel libre, on a plein de logiciels qui font la même chose que Discord depuis avant Discord et TeamSpeak ou Skype ». Typiquement il y a un truc qui s’appelle Mumble. Voilà la page d’accueil de Mumble. Et quand vous voulez télécharger Mumble6, parce que c’est là, c’est Download Mumble la page n’est pas en français, vous avez tout de suite le petit schéma ; encore une fois à moi ça ne cause strictement aucun problème, mais il faut que je fasse un choix entre Windows, Windows x64, Ubuntu, iOS, machin, et après on va me dire « est-ce que tu veux de l'AMD-64, du i-386, etc. »

    Sérieusement ! J'ai entendu, je crois « c'est bien ! » Quand je vais sur la page de Discord, si je viens avec un Mac on reconnaît que c’est un Mac et automatiquement on me propose la version Mac par défaut, il y a petit lien, enfin ce que fait très bien Firefox et ce que fait très bien maintenant LibreOffice, mais pendant des années LibreOffice utilisait exactement le même type de page ; maintenant c’est bon, par défaut on détecte ; on améliore juste l’expérience utilisateur pour rassurer l’utilisateur qu’il a tout à fait raison de venir utiliser ce logiciel.

    Vous avez à gauche la présentation de ce à quoi ressemble Discord, donc une espèce de Slack, de Mattermost, de RocketChat ou de Framateam, si vous voulez, en termes de visualisation, et à droite la bonne vielle interface, alors je crois que c’est du Qt7 de chez Mumble, efficace, mais putain, qui a 15 ans, du coup c’est compliqué, je veux dire juste en termes de design, d’envoyer des utilisateurs là-dessus. Il y a une vraie problématique de design sur comment est-ce qu’on pense nos logiciels. Est-ce qu’on pense à l’utilisateur ou pas ? J’ai vraiment des doutes !

  • « Le libre, c’est des millions de contributeurs et de contributrices ».
    Faux. Vous vous en doutiez ! C’est surtout des milliers, des millions de consommateurs et de consommatrices. Donc là je fais le lien avec la conférence que je viens de finir sur cette société de consommation dans laquelle nous, du coup à Framasoft, on voit bien qu’on a surtout des clients plus que des utilisateurs et des utilisatrices et c’est un petit peu difficile parce qu’on propose quelque chose et les gens arrivent, enfin je n’ai pas précisé tout à l’heure, mais sur Framasoft le support c’est quasiment 80 mails par jour auxquels il faut répondre ; il faut ! auxquels on répond parce qu’on a bien envie d'y répondre et parce qu’on paye quelqu’un pour y répondre, mais c’est quand même compliqué.

    Concrètement, je reprends ici quelques chiffres. Forcément, vous allez me dire il y a les gros paquebots du Libre : typiquement Firefox c’est 1000 salariés ; LibreOffice c’est là aussi beaucoup de développeurs et de développeuses qui travaillent ; c’est chouette, mais si on regarde dans les faits concrètement comment ça se passe, le Libre est totalement indigent.
    VLC – non Jean-Baptiste Kempf, le président de VideoLan, n’est pas là je crois cette année, mais je lui ai demandé confirmation – c’est une dizaine de personnes qui font plus de 100 commits ; un commit c’est une modification de code source ; j’ai été chercher les chiffres en 2017.
    À chaque fois que je présente cette slide on vient me voir à la fin : « Oui mais quand même, les commits on peut en faire plein, on peut en faire pas beaucoup, etc. » OK, pas de problème, peu importe ce avec quoi on mesure. Je maintiens que mon argument reste juste et si vous voulez vous-même faire des mesures par commit, par utilisateur, sur la taille du commit par machin, etc., vous pouvez le faire, et les résultats m’intéressent, mais là je suis allé au plus vite et pour moi c’est assez parlant.
    Inskape c’est 8 personnes qui font plus de 50 commits dans l’année.
    Gimp c’est 6.
    Thunderbird c’est 6. Alors Thunderbird a réembauché des gens, donc c’est très bien vous allez me dire que sur ces 6 là ils ne vont pas faire seulement plus de 50 commits, ils vont peut-être en faire plus de 5000 par an, mais ça ne résout pas le problème d’un très petit nombre de personnes qui modifient et qui maintiennent le code.
    Diaspora 4.
    Etherpad 0. Etherpad, qui est utilisé par des millions de personnes sur la planète, n’a pas de développeur. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a personne qui développe dessus. Mais ça veut dire qu’il n’y a pas une personne qui est très active dessus et moi ça me pose vraiment un problème parce que, derrière, nous on a fait les malins, on a mis du Framapad, du machin, etc., c’est cool ! Sauf que c’est pareil on n’a pas nous de développeur pour réellement prendre le temps de développer sur tous ces logiciels.

    Donc ça pose quand même un véritable problème et qui est, pour moi, un des principaux problèmes sur lesquels on va essayer de travailler nous, sur les prochaines années, dans cette campagne « Contributopia ». En plus l’immense majorité, à part chez VLC où ils sont payés, je ne crois pas que chez Inskape, Gimp, Diaspora c’est sûr et Etherpad je suis sûr aussi, personne n’est payé là-bas. Chez Thunderbird il y a des salariés, chez VLC il y a des salariés mais, pour le reste, la réponse est non.

    Sur quoi reposent nos infrastructures numériques ? C’est titre d’un ouvrage qu’on a traduit dans la collection Framabook8, vous pouvez aller le récupérer, le télécharger librement gratuitement, etc., et le lire ; ça a été écrit par Nadia Eghbal qui entre un petit peu dans le détail et dans le fond de cette problématique-là.

    Ça c’est une image, c’est l’affiche du film Idiocratie , mais c’est un petit peu la représentation que moi j’ai du Libre communautaire en 2018. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien, ça ne veut pas dire que les gens sont nécessairement malheureux, mais concrètement ça se dégrade petit à petit et ce n’est pas la fête !

  • Le logiciel libre est un « commun ».
    Ça c’est une évidence pour moi et du coup il va falloir réussir à en prendre soin.
  • Dernier mensonge, « À la fin c’est nous qu’on gagne ! »
    Je l’entends souvent cette phrase. C’est chouette, elle redonne de l’espoir, etc., c’est comme dire « à la fin la planète va s’en sortir ! » OK ! Si vous voulez !

Réalité

Pour moi on se fait quand même défoncer la gueule tous les matins au petit déj, que ça soit les lois, que ça soit… – on pourra rentrer dans le détail tout à l’heure, je pense, de toutes ces problématiques-là –, mais ce que je veux dire c’est que tous les matins arrivent des contre-mesures par rapport au monde qu’on essaye de construire et arrivent des contre-discours par rapport à celuui qu’on essaye d’inventer : le monde du premier de cordée ce n’est pas le mien ; le monde de la start-up nation ce n’est pas le mien ; le monde de Parcoursup ce n’est pas le mien – oui Parcoursup est hébergé sur Framagit, comme je le disais dans la conférence d’avant, on fait la différence entre héberger quelque chose et être contre quelque chose ; enlever 5 euros d’APL, forcément pour des étudiantes et des étudiants qui potentiellement pourraient travailler, eh bien c’est con à dire mais s’il faut qu’ils aillent chercher à bouffer, c’est un peu plus compliqué pour eux et on ne peut pas leur en vouloir de ne pas développer.

On sous-estime systématiquement les opposants à notre modèle.
Je ne suis pas si vieux que ça mais enfin ça fait quand même maintenant quelques dizaines d’années, je peux les compter en deux dizaines, que je suis dans le milieu du logiciel libre et que j’utilise des logiciels libres, et on arrive à parler de nous, on arrive à documenter ce qu’on fait, etc. Je trouve qu’on n’a pas fait un très gros travail de documentation sur les histoires, les objectifs, les dynamiques et les moyens mis en place par les GAFAM notamment ; moi je suis assez surpris. Alors ça commence à percer, il y a des travaux notamment de sociologues et d’économistes qui commencent sur le capitalisme de surveillance, mais ce sont des travaux de recherche, donc ils prennent du temps. Ce sont des gens qui sont bien plus pointus que nous, mais, du coup, le temps que leurs travaux soient publiés ! Je vous parlais tout à l’heure, dans la conférence d’avant, de Shoshana Zuboff qui, on va dire, est un petit peu la spécialiste du capitalisme de surveillance ; elle va publier un livre sur le capitalisme de surveillance, en anglais, mais le temps qu’il soit traduit, etc., eh bien il se passe beaucoup de temps et en attendant on ne voit pas venir concrètement quelles sont les actions que mettent en place les entreprises du capitalisme de surveillance et les structures du capitalisme de surveillance.

Je prends juste un cas, le Embrace, Extend & Extinguish qui est une doctrine qui a été affirmée par un juge lors d’un jugement de Microsoft je crois que c’est en 95 ; un juge américain qui disait : « La méthode de Microsoft c’est Embrace, Extend & Extinguish » donc « adopter, étendre et étouffer ». C’est typiquement ce qu’ils vont faire avec GitHub par exemple. On peut se dire on s’en fout, GitHub ce n’est pas un site libre, etc., oui très bien ! On voit bien qu’ils sont en train de récupérer l’open source, donc ils adoptent aujourd’hui les technologies de l’open source parce qu’elles sont efficaces ; ils vont les étendre. Comment ? On commence à voir des pistes, mais on voit bien qu’ils vont récupérer un certain nombre de choses. Je discutais avec un des responsables de Microsoft il n’y a pas longtemps et il disait : « Du modèle Freemium, du modèle où on vous rajoute de l’intelligence artificielle, etc. », sauf que ça sera l’intelligence artificielle de Microsoft. Donc les codes open source déposés sur GitHub vont être traités par de l’intelligence artificielle made in Microsoft qui, elle, ne sera pas open source. Donc c’est vraiment : ils ont adopté, ils vont étendre et, à la fin, leur objectif est évidemment d’étouffer le mouvement que nous portons.

Troisième point on ne propose toujours quasiment pas d’imaginaires positifs ; il y en a quelques-uns qui pointent mais qui sont, pour l’instant, peu visibles et il faut qu’on arrive à les rendre visibles, aujourd’hui, dans le discours et dans le récit ! Là aussi, je le disais dans la conférence d’avant, moi pendant trois ans j’ai fait une conférence en expliquant quels étaient les problèmes de la triple domination de Google, de la colonialité qu’ils nous imposent, etc. ; c’est quand même assez emmerdant à la fois pour moi parce que je vous ai dit la charge mentale et l’anxiété que ça peut générer, mais nos imaginaires sont contraignants. OK ! Comment est-ce qu’on peut les rendre moins contraignants ? Ils sont, pour l’instant, souvent très élitistes. Quand on parle du Libre, parfois on s’emballe un petit peu en disant « mais ce n’est pas grave, tu fais sudo apt get install, machin, bidule ». Non ! C’est une forme d’élitisme et il va falloir qu’on puisse réussir à sortir de ça.

Enfin et surtout, on ne s’auto-organise quasiment pas. Dans nos communautés libristes, dans nos communautés libristes ça va plutôt bien. La problématique c’est comment on s’auto-organise avec les autres ; quand je dis les autres c’est à la fois, je vais y venir, sur la question un petit peu de l’archipellisation du logiciel libre, mais aussi les entreprises du Libre aujourd’hui. Je sais qu’il y en a, je les vois, je suis très copain avec plein de gens qui sont patrons, patronnes d’entreprises du Libre, c’est chouette ! Sauf que quand on me contacte, et ça m’est arrivé, je vais donner une anecdote très concrète : quatre agricultrices en sud Bretagne qui me contactent en me disant : « On voudrait faire développer une application mobile pour nos traites des vaches parce qu’on a une exploitation de vaches qui font du lait bio et, aujourd’hui, les logiciels qui existent ce n’est que du propriétaire, etc. Est-ce que vous pouvez nous aider ? En plus on est financées par je ne sais plus quoi, quel organisme, etc. » Donc elles ont de l’argent, elles ont un besoin, elles ont surtout une valeur qu’elles veulent porter qui est que ce logiciel doit être libre. Donc je leur fais : « Ah, c’est super cool, je vais vous mettre en contact avec des entreprises qui font ça parce que nous, Framasoft, on ne le fait pas. » J’ai sollicité différents réseaux en disant « entrez en contact » ; j’ai eu des retours il y a un an ou deux — ça datait d’il y a trois-quatre ans — et on m’a dit « mais en fait, finalement ça ne s’est pas fait je crois ! » Voilà ! Pourquoi, comment, etc. ? On a du mal à auto-organiser et du coup je me dis : si elles sont allées chez Cegid ou machin, c’est quand même un petit peu dommage !

Mutualisation des moyens de production.
Là aussi c’est pour l’anecdote. J’étais aux états généraux du numérique du parti communiste, c’était au mois de mars. J’intervenais aux côtés d’un élu parisien en charge du logement qui critiquait la problématique de Airbnb qui fait monter le prix des loyers et qui, du coup, génère de la gentrification, etc. Et il a fallu que je lui rappelle ce que c’était, à lui élu communiste, la mutualisation des moyens de production, ce qui m’a plutôt fait rire. Concrètement si Paris était capable de travailler avec Lille ou avec Brest, etc., on pourrait développer du logiciel libre. Évidemment le développer en one-shot c’est compliqué ; c’est moins cher d’aller voir la start-up d’à côté mais pour quel coût à long terme ?

Stratégie du choc

Concrètement, j’ai un peu l’impression qu’on est toujours en état de sidération, on passe toujours d’états qui sont épuisants entre « ah oui c’est trop bien » ; là du coup « ah la directive copyright, article 13, c’est bien, on a gagné » et puis paf ! Il y a une autre loi qui arrive derrière, etc. Je ne sais pas exactement comment est-ce qu’on s’en sort.

Winter is Coming

D’autant que l’hiver arrive et que ce n’est pas hyper bien barré.
Je vous rassure on a quand même eu quelques victoires. Je ne sais pas si Snowden est une victoire, mais, en tout cas, je pense que je voue une admiration sans borne aujourd’hui à Edward Snowden d’avoir aidé et participé à rendre publiques ces problématiques. Pareil, ce sont toujours des victoires en demi-teinte. Le RGPD [Règlement général sur la protection des donnée], personnellement je ne le traiterais pas nécessairement comme une victoire, mais, en tout cas, c’est un point intéressant sur lequel on peut construire. Bon !

J’ai quand même l’impression que, collectivement, on a un peu merdé.

J’en viens à un point un petit peu touchy. Ça fait plus de 15 ans maintenant que je suis membre de différents GULL, Groupe d'utilisateurs de Logiciels libre, c’est pour ça que je m’inclus dans l’autocritique ; quand je dis que je suis membre, j’ai été adhérent, j’ai été membre du conseil d’administration de différents GULL dans les différentes villes où j’ai habité, etc. ; on arrive et on a toujours ce modèle, je ne sais pas, de l’install-partie de « tiens je vais te montrer telle ou telle chose, etc. », mais on part très rapidement dans nos guerres de chapelles : on va dire « mais tu utilises windaube, machin, etc. » Tout ça a été dit 50 fois aux RMLL mais c’est toujours vrai aujourd’hui ! Qu’est-ce qui nous manque pour changer ?

De la politique, oui. Mais laquelle ?

Si on avait été dans une autre forme d’organisation j’aurais bien posé ces deux questions en débat mouvant parce qu’elles vont me servir par la suite. Quel rapport avec le logiciel libre ? je vais y venir ; deux phrases :
« Le changement climatique est un problème majeur et pas uniquement écologique mais aussi politique et économique ». Je trouve que déjà se positionner sur cette question-là ce n’est quand même pas mal.
« S’attaquer sérieusement à ce problème (et à d’autres… guerres, pauvreté, etc.) implique une remise en cause profonde de nos modèles économiques et particulièrement de la notion de croissance. »
Ces deux phrases sont assez vieilles, elles ont plus de dix ans aujourd’hui ; c’est un groupe de blogueurs qui s’appelle les Freemen, je crois, qui avaient positionné ces questions pour dire « est-ce qu’on se retrouve autour de ces questions-là ou pas ? », et je vais y revenir.

Je vais quand même passer 4 minutes 30 de philosophie, enfin de philosophie, un petit extrait d’une conférence de Bernard Stiegler qui aborde un certain nombre de concepts. Il ne les aborde pas tous ici, en 4 minutes 30 c’était un petit peu compliqué. Je remercie nos amis de DataGueule d’avoir réalisé cette vidéo. DataGueule est une petite boîte de production et de journalistes indépendants qui produisaient des formats courts pour France 2 et qui ont récemment sorti un film qui s’appelle Démocraties9 au pluriel, que vous pouvez visionner librement sur Internet et sur PeerTube. Alors demo live, du coup il faut que je balance mon VLC. Hop ! Il faut que je vous mette un petit de son, ça va prendre quelques secondes. Hop ! Est-ce que vous entendez ? Ah ben non, ça ne risque pas de marcher si je ne déplace pas une petite fenêtre… Hop ! Est-ce qu’il va réussir à me le faire !

Public : Tu passes sous Windows !

Pierre-Yves Gosset : Ouais, c’est ça, exactement ! Ça va être dur de viser le 4 minutes 23, mais je peux le faire parce que VLC est un super logiciel. Hop !

Projection d’un extrait de la vidéo réalisée par DataGueule « La faim du travail »10

Bernard Stiegler : L’employé le mieux payé du monde s’appelait Alan Greenspan et c’est lui qui l’a dit le 23 octobre 2008 lorsqu’il a dû, auditionné par le Sénat américain, expliquer pourquoi ça ne fonctionnait pas. Eh bien il a expliqué qu’en fait il ne comprenait pas comment ça marchait ; qu’il était là pour servir le système et que plus personne ne comprenait comment ça marchait.
J’ai appelé ça « le prolétaire le mieux payé du monde ». C’était le président de la réserve fédérale des États-Unis, c’est-à-dire patron de la finance mondiale et ce qu’il disait c’est « je n’y comprends rien ». C’est ça la prolétarisation. Vous servez un système, vous ne savez pas comment il fonctionne, vous ne pouvez pas le changer, vous ne pouvez pas le critiquer.

On est arrivé à un niveau d’hyper-prolétarisation, d’extrême rationalisation, d’extrême taylorisation, qui aboutit finalement maintenant à un énorme problème : c’est que les tâches sont tellement parcellisées , tellement formalisées, qu’on n’a plus besoin des employés, on peut de plus en plus les remplacer par des algorithmes ou par des robots.
À partir du moment où les robots remplacent les employés, les employés n’ont plus de salaire donc ils n’ont plus de pouvoir d’achat. Les robots produisent, mais il y a de moins en moins de gens pour acheter ce qu’ils produisent. À partir de là il y a un effondrement macro-économique inéluctable.

La disparition de l’emploi doit être transformée en chance. Ce que nous soutenons c’est qu’il faut faire de la redistribution sur un autre critère que l’emploi et qu’est-ce que nous appelons le travail ?
Pour beaucoup de gens, le travail et l’emploi c’est la même chose ; pas pour nous. Pour nous, un travail c’est ce qui ne peut pas être automatisé. Un travailleur qui a un vrai savoir produit de la différentiation, de la diversité, ce qui permet d’augmenter la complexité, la diversification d’un système pour le rendre plus résilient.
Il faut, aujourd’hui, produire de l’intelligence collective parce que nous sommes en train de foncer vers de très gros problèmes et nous devons résoudre ces problèmes. À partir de là il faut se dire : la perte de l’emploi c’est une chance à condition de la transformer en économie du travail qu’on appelle le travail contributif dans une économie contributive et basé sur un revenu contributif.

Tout ça est rendu possible par une technologie qui s’appelle la technologie numérique et, en effet, la technologie numérique c’est ce que, depuis Socrate, on appelle un pharmacon : c’est à la fois un poison et un remède. Si on n’en a pas de politique, si on ne prescrit pas de nouvelles façons de s’en servir, si on ne donne pas aux gens la possibilité d’avoir une intelligence de ce que c’est que cette technique, pas simplement une intelligence individuelle mais une intelligence collective, alors on permet à des prédateurs comme Uber ou d’autres, finalement de capter toute la valeur possible tout en détruisant les sociétés, parce que c’est ce qui se passe.
Ou bien on peut au contraire dire « on va s’emparer de cette technologie pour reconstruire une société mais sur des bases tout à fait nouvelles » ; mais ça, il faut s’en donner les moyens.
Je vous donne un exemple sur le problème du remplacement. On parle beaucoup des Smart Cities, moi-même je m’y intéresse beaucoup. Aujourd’hui, il y a deux manières de voir les Smart Cities : la manière ultra-dominante, c’est-à-dire on remplace toutes les décisions par des algorithmes et on automatise absolument tout : les flux d’automobiles, les transports publics, la surveillance du crime, enfin toutes ces choses-là ; ça c’est le modèle dominant qui repose sur les big data. Et puis il y a un autre modèle tout à fait différent ; le premier a m’en avoir parlé s’appelle Jean-François Caron, c’est le maire d’une toute petite commune de 8 000 habitants, Loos-en-Gohelle dans le bassin minier, qui m’a dit : « Moi j’ai travaillé avec Orange pour mettre en place des capteurs – les capteurs c’est la base des Smart Cities –, mais ça ne sert pas du tout à déclencher des algorithmes, des automatismes, tout ça, ça sert à convoquer des réunions d’habitants. C’est-à-dire que ça permet de faire que les habitants, à un moment donné, soient tous informés de, par exemple, l’état de la consommation d’un quartier, etc. ; ça convoque une réunion et ça fournit des informations aux gens pour qu’ils discutent et qu’ils prennent une décision.
Ça c’est une vraie Smart City, c’est une ville vraiment intelligente où les habitants augmentent leur intelligence collective.

L’économie, au sens premier, c’est prendre soin de sa maison, c’est l’économie domestique dont parlent, par exemple, les Grecs ou Aristote, et économiser ça veut d’abord dire « prendre soin », au départ. Aujourd’hui non, parce qu’aujourd’hui c’est devenu une économie ultra-spéculative qui veut dire à peu près le contraire.
Mais nous, nous disons qu’il faut reconstruire une économie qui repose sur des savoirs et les savoirs ce sont des façons de prendre soin à travers ce que l’on sait des objets de ce savoir. Donc oui c’est une manière de redévelopper du soin collectivement, à l’échelle de tout un territoire, et de réorganiser la société sur cette base pour redévelopper aussi ce qu'Émile Durkheim appelait « de la solidarité organique » c’est-à-dire le fait de partager des savoirs, de travailler ensemble et de reconstituer des sociétés très liées, très fortement liées. Aujourd’hui la société est totalement atomisée, ce n’est plus vraiment une société ; c’est ce qu’un économiste qui s’appelle Jacques Généreux appelait une « dissociété » ; la « dissociété » c’est très dangereux.

Pierre-Yves Gosset : Hop ! J’espère ne pas trop avoir cassé l’ambiance et en plus ça va être pire après. Magnifique !
J’ai pris cet extrait, j’aurais pu en prendre plein d’autres, etc. Il se trouve qu’on est amenés à travailler ou à participer de façon assez proche aux travaux de Bernard Stiegler qui organise, notamment en Seine-Saint-Denis, une expérience qui s’appelle Plaine-Commune, qu’on suit avec intérêt. Je ne trouve pas du tout que tout ce qu’il dit là-dedans est juste, on pourrait rediscuter la Smart City by Orange, mais ce qui me paraît intéressant c’est de repenser quels sont les problèmes et comment est-ce qu’on peut les travailler.
La question de ce qu’il appelle le revenu contributif est une idée intéressante qui vient compléter d’autres idées, que ça soit le revenu de base, le revenu universel, etc. Du coup, ça permettait de réfléchir à est-ce qu’on est quand même un petit peu dans la merde ? Oui. Et comment est-ce qu’on peut y répondre ? Déjà pas juste en restant entre libristes mais en allant s’intéresser aux travaux de gens qui font de la recherche et autres.

Reprendre le pouvoir (pour mieux le détruire ?)

Reprendre le pouvoir pour mieux le détruire, nous sommes clairs, c’est plutôt pour mieux le réorganiser. Si jamais il y a des graphistes dans la salle, je pense qu’il y a des choses à faire sur Bookchin et Blockchain. Murray Bookchin est un éco-anarchiste décédé il y a quelques années qui avait beaucoup travaillé et écrit sur cette question de comment est-ce qu’on peut s’auto-organiser, se réorganiser sur des petits groupes et comment ces petits groupes peuvent interagir les uns avec les autres.
Si je le mets face à la blockchain – la blockchain, encore une fois, c’est une technologie, je n’ai pas d’avis particulier –, mais ce qu’on souhaite avec la blockchain c’est décentraliser. Nous, en tant que libristes, on travaille beaucoup cette question de la blockchain – ça apparaissait quand même un certain nombre de fois dans le programme des RMLL –, mais est-ce qu’on travaille sur comment est-ce qu’on peut faire travailler ces technologies-là avec d’autres et dans quels buts politiques ? C’est pour ça que je trouvais juste que les mots accolés ne sonnaient pas mal. C’était le point graphisme, parce que là c’est beaucoup moins graphique.

Faire. Faire sans eux. Faire malgré eux.

« Faire. Faire sans eux. Faire malgré eux. » C’est un titre que je pompe à Benjamin Bayart qui a écrit un article il y a quelques mois, voire quelques années maintenant, « Faire. Faire sans eux. Faire malgré eux », et je reprends du coup les propos de Francesco Casabaldi qui a écrit un article qui s’appelle « Vers une fédération des communes libres »11. Je vais vous le lire parce que, de toutes façons, si j’attends que vous le lisiez, j’ai peur d’en perdre et d’en endormir quelques-uns au passage :
 Alors puisque décidément les vies qu’on nous propose sont trop étroites pour y loger nos rêves, puisque décidément l’organisation politique, économique et sociale de ce(s) pays est pour nous chaque jour un peu plus insupportable, puisque même l’air ambiant sent tellement le fascisme rampant et les gaz lacrymogènes qu’il en est devenu irrespirable, puisque rester ici un jour de plus, c’est finalement continuer à collaborer à l’exploitation et à la destruction de la planète et de l’humanité, puisque les libertés qu’on nous jette sous la table sont trop maigres pour notre dignité, puisque enfin, nous sommes encore vivants et bien, partons.

Entendons nous bien. On vit ici, on habite ici, on reste ici.

Mais le temps est venu d’assembler tous ces petits bouts de liberté, d’autonomie que nous avons su construire, conquérir ou préserver, de déclarer l’autonomie de ce patchwork, et de faire simplement, calmement, sécession. »

Ce que je trouvais intéressant là-dedans, alors c’est très lyrique, ça peut en toucher certains et complètement laisser froids d’autres, à la limite peu importe, c’était le « et bien partons » qui m’intéresse et que je vous soumets comme idée.
J’ai repris ici la carte de Game of Thrones ; j’étais sur une thématique Game of Thrones dans ces slides. Il était tard hier !

Du coup, si je repends maintenant ce que je viens de vous présenter, qui n’est pas du tout de moi, on a d’un côté une société de surconsommation, donc des enclosures, de l’individualisme, de la standardisation, etc. et, de l’autre, des modèles de société de contribution qu’on n’a pas explorés. C’est pour ça que j’ai pris la carte de Game of Thrones, honnêtement j’aurais pu prendre n’importe quelle cartographie, ça aurait pu le faire. Ce qui m’intéressait c’est que dans Game of Thrones, pour ceux qui ont suivi, il y a quelque chose. Tout se passe quasiment sur un continent, etc. En fait, on s’aperçoit sur la carte que c’est beaucoup plus grand et on se dit « mais putain, c’est chiant de rester coincé dans cette histoire-là, de se retrouver engoncé sur ce continent-là alors que si ça se trouve il se passe plein d’autres histoires hyper-intéressantes ailleurs et que, eh bien on ne les voit pas ou très peu. » Il y a même un troisième continent pour vraiment les fans, dont je ne fais pas spécialement partie, mais les fans de Game of Thrones ont peut-être vu qu’il y a un troisième continent dont il n’est absolument pas question dans la série.

Ce qui m’intéresse c’est, du coup, qu’est-ce qui nous bloque ? C’est quoi les freins qui nous empêchent d’aller vers cette société de contribution ?
Au départ je présentais cette carte sans lire ce texte et il manquait quelque chose ; les gens disaient « ouais, mais on ne va pas quitter la société de consommation demain ! » Effectivement c’est compliqué, ça réclame un effort ; la société de contribution est une société de l’effort ; ça ne va pas être simple, mais quand on dit « partons », ce qui est important c’est le reste de la phrase c’est, en fait, partons mais en restant là ! Donc comment est-ce qu’on peut mettre en relation ces expériences qui ont lieu autour des communs, autour des collectifs, autour de la liberté, autour de la collectivisation, de la coopération ; autour de l’intérêt général et de l’économie générative ; du mouvement associatif ? Etc. Comment est-ce qu’on relie ces actions-là ?

Il me reste une dizaine de minutes pour vous dire comment est-ce que nous on s’y prend.

Comment on fait, concrètement ?

La réponse de Framasoft (et uniquement de Framasoft)

Chacun fera bien comme il le veut.

La première chose c’est qu’on s’est dit que dégoogliser ne suffit pas, tout comme composter ne suffit pas, tout comme donner ne suffit pas, tout comme faire sa part ne suffit pas, tout comme manifester ne suffit pas, tout comme « bénévoler » ne suffit pas et tout comme être végan ne suffit pas.
Tout ça c’est très bien mais ce ne sera jamais suffisant. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire, tout au contraire, mais ça ne sera jamais suffisant.

Donc nous, on s’est bien aperçus que dégoogliser ne suffisait pas. Les attentes sont complètement énormes par rapport à « Dégooglisons Internet », je le traitais dans la conférence d’avant. Les gens veulent toujours plus : « Attaquez-vous à l’Éducation nationale » ;« vous n’avez qu’à vendre du service premium » – elle est pour toi spéciale dédicace David ; « Framamail c’est pour quand ? » Etc. Oui. OK !
Mais en fait, les moyens sont indigents ; ça je vous l’ai présenté juste avant. On nous dit « embauchez des designers, etc. », oui, mais nous on a choisi de rester une petite association.

D’autre part, s’organiser ça prend du temps. Donc là je reviens au Collectif CHATONS12, moi je trouvais que ça avançait très lentement et puis, en discutant avec des gens qui travaillent dans des réseaux d’éducation à l’environnement ils me disent « 60 structures en 18 mois, ça va, ce n’est pas mal ! »

Donc (auto)critiques effectivement.

Nous, sur « Dégooglisons Internet » on n’a absolument pas changé le système. C’est ce que je disais tout à l’heure. Je repense aux propos d’une psychiatre qui disait « moi on m’apprend à soigner les gens qui font un burn-out. En fait, le problème ce n’est pas que les gens aient un burn-out ; le problème c’est le travail, c’est le système. En tant que psy ça me donnera toujours du boulot parce que j’aurais toujours des gens en burn-out. À partir du moment où les conditions de travail deviennent de plus en plus dures, les gens sont de plus en plus épuisés donc on me les envoie ; moi je les soigne et je les renvoie au front, etc. Et puis il y en a qui craquent, il y en a que je ne peux pas soigner, etc. Mais le problème n’est pas là, le problème c’est le système. »

Sur « Dégooglisons Internet », pour moi c’est exactement ça. OK, super ! On a dégooglisé, on a 34 services, waouh ! Super ! Pour quoi faire au final ? C’est une vraie question ; ce n’était pas pour faire un truc dramatique ! Pour quoi faire ?

Continuer à écoper ?

Ceux qui sont arrivés à la fin de la conférence ont déjà vu celle-là [la vidéo du chat qui remonte inlassablement son chaton qui glisse sur un toboggan]. Nous, on continue effectivement à écoper, mais du coup cette allégorie, on finit un service, c’est bien on est contents, on a libéré un truc, trop bien, machin et tout, et puis on y retourne, etc. ! Mais ça ne marche pas !

Quel monde voulons-nous ?

Là vous avez un texte qui a été écrit par un des membres de Framasoft qui s’appelle Gee, que certains connaissent parce qu’il a fait un certain nombre de conférences aux RMLL – je lui dis « bonjour Gee » –, qui est un des administrateurs de Framasoft et qui a écrit un texte qui s’appelle « Quel est votre rêve ? », que je vous encourage à aller voir donc j’ai mis, ce n’est pas trop compliqué https://grisebouille.net/quel-est-votre-reve/, que je trouvais assez intéressant parce que, là aussi, ça a déjà écrit peut-être 100 fois, mais c’est écrit par un libriste. Du coup on perçoit le message différemment : les personnes qui lisent le blog de Gee ne sont pas nécessairement des éco-anarchistes.

(re)définition en cours…

Une fois qu’on s’est dit : bon, eh bien OK, c’est cool, quel est notre rêve ?, on s’est dit : il faut qu’on redéfinisse, et on s’est posé un temps et encore, c’est toujours en cours, sur un certain nombre de points.

Le premier point c’était nos valeurs. C’est quoi les valeurs de Framasoft ? C’est l’éthique, c’est l’émancipation, inclusivité, non culpabilisation, partage, positivité, pacifisme ; donc ça veut dire qu’on ne va pas aller brûler les banques demain. Le faire, la bienveillance, le soin.

On a interrogé notre raison d’être. Ce qu’on veut faire c’est quoi ? Le but de Framasoft ? Pourquoi est-ce qu’on est là ?

Ce qu’on veut faire, nous, c’est de l’émancipation numérique. On veut Software To The People. Comment est-ce qu’on redonne le logiciel aux gens ? Comment est-ce qu’on les rend maîtres de leurs outils ? Comment est-ce qu’on change le monde un octet à la fois ? C’est peut-être sans fin, mais on sait qu’on peut passer par ce chemin-là.

Dans nos objectifs, je l’ai mis en version troll, outiller numériquement la société de contribution, ce qui peut se traduire en start-up nation novlangue : « digitaliser la disruption des acteurs à impact social d’intérêt général ».
On a refait un choix sur : c’est quoi notre objectif ?

Sur les moyens.
Tout à l’heure, on parlait de la taille, etc., et du poids, notamment du mien. Framasoft a décidé de rester une association loi 1901, de ne pas devenir une SCIC, une SCOP ou autre ; de rester sous la barre des dix salariés – je ne dis pas que ça ne sera jamais onze un jour mais, en tout cas, on ne prévoit pas de réembaucher à long terme ; de rester une bande de potes, avec de l’humour et de la bonne humeur dedans ; de rester basée sur les dons ; d’y aller avec le bit et le couteau et, pour essayer de répondre quand même un petit peu aux problématiques très ambitieuses voire un peu prétentieuses auxquelles on s’attaque, faire des alliances plutôt que de continuer à grossir.

Pour ça on a revu notre communication en sachant qu’on ne pouvait plus dire qu’on s’adressait à tout le monde. On est une association d’éducation populaire, je le disais dans la conférence d’avant, on a refait nos statuts entre autres pour ça, pour avoir un agrément, etc. Dans l’éducation populaire souvent il y a cette logique de dire « on ne laisse personne sur le chemin, on s’adresse à tout le monde, etc. » Nous on ne peut pas ! On est trop petits pour ça, on n’y arrive pas, on ne sait pas faire. À un moment donné, admettons nos failles et, tout simplement, on arrête de s’adresser au premier de cordée qui a deux 4X4. Essayer de convaincre cette personne-là nous demande une énergie qui est trop importante. Si j’ai 100 points d’énergie est-ce que je vais dépenser de l’énergie auprès des gens qui sont dans une association ou dans un réseau d’éducation à l’environnement durable ou est-ce que je vais parler, je vais passer deux heures à discuter au congrès du Medef ? Concrètement ? Voilà ! On fait un choix. Dans notre communication on fait le choix de s’adresser nous, Framasoft, à un certain nombre de domaines, associations, économie sociale solidaire écologique et éducation populaire. Point Barre. Notre communication c’est ça. Ça ne veut pas dire qu’on refuse de discuter avec les autres, mais ça veut dire qu’on ne va pas perdre de temps à discuter avec les autres. C’est ce que je vous disais là encore dans la conférence d’avant sur notre rapport avec le ministère de l’Éducation nationale.

Contributopia

Ce qui a donné, une fois qu’on s’est un petit posé ces questions-là, cette campagne qui n’est pas une campagne d’ailleurs, en tout cas on ne le vit pas comme ça, on le vit plutôt comme une feuille de route avec quatre projets par an sur trois ans. Pourquoi trois ans ? Parce que c’est bien. Pour moi qui suis directeur de l‘association et qui dois gérer, coordonner les projets, trois ans c’est bien, ce n’est pas trop loin, ce n’est pas trop près, 12 projets ça va, c’est gérable ; je rappelle qu’on en a fait plus de 35 les années d’avant donc ça va ; ça reste gérable.

Services

Premier point donc sur la première année pour ne pas vous perdre parce que si on était arrivés en levant le poing en disant « il y en marre, vive la société de contribution », je pense qu’on aurait perdu beaucoup d’entre vous et l’idée c’était d’amener ces idées-là petit à petit, par capillarité, qu’elles infusent tranquillement.

Donc on continue à créer et à proposer des outils :
Frama.site c’est fait ;
Framameet le meetup like alternative à Meetup et au groupe Facebook ça va être en cours, ça va être en ActivityPub et ça va être avec des designers en amont ;
Framapétitions, il faut que je me bloque une semaine pour le faire d’ici la fin de l’année, je ne sais pas quand ;
Framatube, vous êtes au courant, c’est à peu près terminé ; en octobre on aura une v1 et grâce à vous puisque c’est en partie vous qui l’avez financée.

Essaimage

Sur la deuxième année, on va dire 2018-2019 – on parle plus ou moins en année scolaire, on se donne le droit de déborder, ça ne va pas être au jour près – la question comment est-ce qu’on transmet les savoir-faire au travers de quatre projets :

  • poursuivre l’organisation et le soutien au projet CHATONS ;
  • YunoHost : on a déjà soutenu toute l’année 2017 le projet YunoHost13 en mettant à disposition notre adminsys Luc qui faisait la présentation juste avant moi ; ses vendredis étaient consacrés à améliorer, à fournir des paquets pour le projet YunoHost, il ne travaillait pas sur le cœur. Sachant que les gens qui travaillent sur le projet YunoHost ont toujours besoin de devs et de touilleurs et de touilleuses sur le cœur de YunoHost, si vous pouvez aller leur filer un coup de main ce serait vachement bien. YunoHost, pour celles et ceux qui ne voient pas, c’est un projet qui permet d’installer très rapidement des applications et des services et typiquement les services Framasoft mais d’autres aussi. Pendant un an on a travaillé sur ce projet-là et on voudrait qu’il continue à pousser ;
  • l’internationalisation c’est toujours en cours, j’en parlais un petit peu avant, on continue à traduire un certain nombre de pages d’accueil, etc. La difficulté c’est que plus on traduit plus on a de gens qui viennent d’autres pays sur nos services et ce n’est pas du tout notre objectif. C’est une complexité qu’il faut résoudre, mais on commence à avoir des liens de plus en plus serrés avec d’autres communautés à l’étranger ;
  • Winter of Code, rien que pour le projet, rien que pour la punchline, winter is coding, ça vaut le coup de le faire ; je reviendrai dessus si vous voulez.

Éducation populaire

Et enfin dernière année, travailler à inspirer les possibles.
Comment est-ce qu’on peut faciliter la contribution, comment est-ce qu’on identifie les freins à la contribution. Je vous disais tout à l’heure que nos infrastructures numériques du Libre communautaire étaient quand même dans un sale état ; comment est-ce qu’on travaille ces contributions-là ?

Éventuellement un projet autour de Git mis à la portée de toutes et de tous pour qu’on puisse transmettre cet outil qui est merveilleux mais sur lequel on ne pas dire à quelqu’un à l’extérieur « va ouvrir une issue sur Git, sur Framagit » ; je suis désolé ! Je le dis en riant et à la fois parce que je suis aux RMLL mais c’est quelque chose qui me frustre et qui me met en colère ; on ne peut pas dire ça. Il faut qu’on trouve d’autres moyens. On a les capacités de mettre ces moyens en action, mais il faut qu'on trouve à le faire.

UPLOAD [Université populaire du Libre] est notre projet secret pour casser les jambes de l’Éducation nationale ; un jour on y arrivera ! Ou pas ! On verra.

Objectifs généraux

Les objectifs généraux c’est proposer des alternatives concrètes au capitalisme de surveillance, notamment en travaillant la question d’ActivityPub14 qui est arrivée en cours de campagne « Dégooglisons Internet ». La fédération existe depuis longtemps, Gnu social fait ça depuis des années, le mail, n’en parlons pas. Mais du coup, le fait d’avoir dans nos salariés deux personnes, plus même, aujourd’hui une stagiaire aussi qui travaille sur cette question de c’est quoi ce protocole, comment est-ce qu’il fonctionne et comment est-ce qu’on peut le rendre simple, accessible, vulgariser, faire des prototypes que les gens puissent suivre et implémenter dans leurs applications, c’est quelque chose qui, à notre avis, permettra là encore de mettre l’intelligence en périphérie du réseau plutôt que de la centraliser ; typiquement une alternative à Meetup centralisée, le Framameet n’a juste aucun intérêt. Si, par contre, on est capable de le faire en utilisant les outils de la fédération ce sera quand même vachement plus pratique. ActivityPub nous sert aussi d’expérimentation pour ça.

Faire plus d’information et de sensibilisation.
On travaille le cycle des « Léviathans » qui est un cycle autour du capitalisme de surveillance. Christophe Masutti15 qui est un des membres très actif de Framasoft et bénévole très actif à Framasoft écrit un bouquin sur l’histoire de l’informatique et du numérique. Khrys, je crois que je l’ai vue tout à l’heure dans la salle, voilà, coucou, a commencé il y a quelques semaines et continue à sortir une veille16 autour, un petit peu, de ce qui se passe dans le numérique. En fait c’est un travail important, je vais y venir, sur le côté comment est-ce qu’on met les gens en lien. C’est-à-dire si on ne parle que du numérique sur le Framablog, c’est bien, mais on va exclure d’autres personnes. Donc le fait de faire de la veille et des petits posts qui parlent d’autre chose et qui nous emmènent ailleurs permet à la fois aux gens de ne pas rester coincés sur un Framablog trop numérique et permet à d’autres personnes de se dire « tiens, là il y a des gens du numérique qui s’intéressent à ce qu’on fait. » Je vais vous en reparler.

Rendre le libre plus accessible. C’est un petit peu la réflexion de madame tout à l’heure qui me disait que son fils, en ayant vu des conférences, s’était dit « en fait j’ai compris et je peux aller en reparler ». Il faut qu’on travaille nos argumentaires autour de « Contributopia » ; c’est tout frais, tout neuf ; concrètement on n’est pas très bons. Encore une fois c’est la première fois que je fais cette conférence donc il va falloir l’affiner au cours des années qui viennent.

Écouter les publics, diagnostiquer les freins, faciliter l’appropriation du Libre.
Là on a plein de projets qui vont sortir dans les années qui viennent. Puisque « Contributopia » n’est qu’une partie ; « Contributopia » c’est un étage de plus, il y a « Dégooglisons », il y a Framabook la maison d’édition, donc tout ça vient se rajouter à d’autres choses.

Construire des ponts en buvant des coups, en mixant les dev, adminsys, designers, graphistes, médiateurs, médiatrices, utilisateurs et utilisatrices, etc.
On a fait — il est là-bas, Lunar, bonjour — avec La Quadrature du Net et Lunar ??? qui a animé deux jours de Fabulous Contribution Camp à Lyon l’an passé où on travaillait un petit peu ces questions de comment est-ce qu’on peut faciliter la contribution, qu’est-ce qui nous manque, etc., donc on a fait ça en one shot l’an passé.
Par contre, aujourd’hui sur Lyon et Toulouse vous avez des Contrib’Ateliers, ça s’appelait Frama-Ateliers, on a décidé d’appeler ça Contrib’Ateliers parce qu’il y a des gens de Mozilla qui viennent, il y a des gens d’autres structures. L’idée c’est d’ouvrir les ateliers de contribution à des gens qui sont non libristes. Là aussi ça existe, il y a plein de groupes d’utilisateurs de logiciels libres qui faisaient ça. L’idée c’est, encore une fois, d’utiliser la légitimité et la visibilité qu’a Framasoft pour dire « venez ; vous connaissez Framasoft vous pouvez venir contribuer à cet atelier-là. »

Construire des ponts, j’ai déjà dit.

Créer des alliances je vais y revenir.

Promouvoir le Web comme un commun qui est aussi un des objectifs de « Contributopia ». Très honnêtement on ne sait pas encore exactement comment on va le faire ; on est juste convaincus que c’est une idée forte et qu’il va falloir le faire. Et voilà !

Diagnostiquer, encourager et faciliter la contribution.
Donc construire des récits, raconter des histoires de contribution, expérimenter des nouveaux modèles économiques, j’en ai un petit peu parlé dans la conférence d’avant, etc.

La place de Framasoft (2004-2014)

Sur la place de Framasoft, globalement 2004-2014, Framasoft, je l’ai toujours décrit comme ça. C’est quoi Framasoft ?
Framasoft est une association qui est une des portes d’entrée du logiciel libre francophone. C’était ça ma « punchline » entre guillemets, le slogan, le moto de Framasoft. « Tu ne connais pas ce milieu du logiciel libre ? Viens, on te montre et après tu vas voir ». Concrètement, on n’accompagnait pas les personnes tout au long de leur trajet, par contre on était une des portes d’entrée ; il y en avait d’autres et il y en a toujours d’autres.
À partir de « Dégooglisons Internet » on voit bien qu’on a fait ce choix — vous ne voyez pas forcément si c’est bon, ça se voit, la flèche grossie un petit peu —, c’est l’idée de dire : OK, on a toujours une porte ouverte depuis la société de consommation sur ce qu’est que le Libre, etc., mais on n'y consacre aujourd’hui pas plus d’énergie que ça ; notre énergie est consacrée aujourd’hui à mieux accueillir les gens qui viennent de cette société de contribution dont je vous parlais tout à l’heure.
Et surtout, un autre objectif, c’est d’être une porte de sortie et ça c’est quelque chose qui nous tient vraiment à cœur ; je ne sais pas si on va vraiment y arriver avec « Contributopia », mais si on n’essaie pas on n’y arrivera pas ! L’idée c’est de prendre les gens qui sont les plus motivés, les plus intéressés parmi vous, que vous soyez dev, graphiste ou prof, peu importe, vous êtes intéressé par le milieu du logiciel libre, vous traînez dans cette communauté du logiciel libre, c’est comment est-ce que vous allez vous mettre à disposition de cette société de contribution et qu’on arrête de penser que ce sont nos outils qui vont changer le monde ; c’est faux ; ce sont les gens qui vont changer le monde et comment est-ce qu’ils peuvent le faire avec des outils qui sont en cohérence avec leurs valeurs.

Tragédie du LSD

Ça c’était pour le fun mais du coup, tragédie du LSD de Laurent Marseault17 qui est un animateur, formateur, anciennement Outils réseau et aujourd’hui Animacoop, et qui parlait de ces trois communautés, il y en a plein d’autres, mais de ces trois communautés qui avaient bien du mal à tisser des liens entre elles entre les libristes, les solidaristes et les durabilistes et que, finalement, on a malgré tout les mêmes enjeux, les mêmes valeurs et que – merci OpenStreetMap de m’avoir sorti une petite image d’archipel qui va bien – l’idée étant de dire « eh bien admettons que le Libre soit une des îles que vous voyez là, peu importe laquelle, il y a d’autres îles, et la question c’est comment est-ce qu’on construit, tout en gardant chacun notre identité, notre culture ? » Parce que voilà, nos débats Vim/Emacs on ne va pas les arrêter demain – ça fait partie de notre culture, l’idée n’est pas de la renier ; par contre l’idée c’est de dire : OK, mais ça, ça reste sur notre île ; on n’est pas obligés d’aller porter ce combat Vim/Emacs à l’extérieur ; s’il vous plaît ! Merci ![Rires]. Donc comment est-ce qu’on coopère avec ces autres îles ?

Construire des ponts, des alliances, des stratégies

Concrètement et j’en arrive à ma conclusion.
Framasoft a construit des ponts, des alliances, des stratégies, avec un certain nombre d’acteurs, peu importe leurs noms, des associations, ESSE [Économie Sociale, Solidaire et Écologique], etc. Ça peut être des liens qui sont proches ou ça peut être des liens qui sont juste on se croise de temps en temps, on boit des coups et on discute ensemble. Et je pense qu’il n’y a pas forcément pour l’instant besoin d’aller beaucoup plus loin. Par contre il ne faut pas qu’on reste juste chez nous ; aller rencontrer les gens de Next INpact et aller boire un Gewurtz avec eux c’est important – eh bien oui, le Gewurtz c’est la thématique – c’est important parce que c’est en croisant petit à petit ces choses-là qu’on arrivera à créer du lien et à travailler les uns avec les autres.

Là je n’ai listé que les gros mouvements que potentiellement vous êtes amenés à connaître ; je n’ai pas listé tout le monde évidemment. Vous noterez que ministères et État, eh bien non rien, en fait !

Nos partis pris

Nos partis pris c’est de faire ensemble d’abord avec les utilisateurs et les utilisatrices et que Framasoft ne soit pas considéré comme une entreprise qui va produire du service. On veut faire avec vous.
Tout à l’heure il y avait la question, à la fin de la conférence PeerTube, « vous n’avez pas des stickers, vous n’avez pas de flyers ? » «Non, tu peux les faire. » Et « tu peux les faire » ce n’est pas une injonction, ce n’est pas « fais-le toi-même », c’est « aide-nous à les faire ». Et quand on dit « aide-nous » c’est « aide-toi et trouve d’autres gens », etc. Nous on est trop petits, on ne peut pas faire ce travail-là.

Inventer un imaginaire numérique positif.
Là on commence à travailler avec des artistes, des écrivains, etc. On est déjà en contact avec Alain Damasio, qui est auteur de science-fiction, avec lequel on voulait travailler sur cette question des imaginaires positifs parce que lui ça fait quelques années qu’il y travaille. Mais comment est-ce que lui travaille pour que nous on puisse récupérer des choses, les amener dans le Libre, que ça infuse et que, à un moment donné, ça percole ?

Outiller celles et ceux qui veulent faire des communs.
On outille, vous notez bien, on n’accompagne pas. On n’est pas en capacité avec 8 salariés et 27 bénévoles d’aller accompagner chaque structure, chaque MJC, etc. Donc c’est comment est-ce qu’on peut, nous, outiller ? Du coup il va falloir d’autres personnes pour faire d’autres choses.

Et enfin décloisonner le Libre de son ornière technique pour développer ses valeurs éthiques et sociales. Vaste sujet qu’on commence à aborder seulement maintenant.

Convergence des buts, j’en ai déjà parlé avec tous ces types de structures.

Est-ce qu’on va y arriver ? Non.
Pour ceux qui étaient là à la conférence de tout à l’heure, malin le mec ! Donc tout à l’heure c’était est-ce qu’on y est arrivé ? Oui, et grâce à vous. Là est-ce qu’on va y arriver ? Non et en tout cas pas sans vous. Donc concrètement j’espère que dans trois ans je reviendrai, alors peut-être pas aux RMLL, je pense qu’il faut brûler les RMLL et les GULL §; ce n’est pas que les RMLL ce n’est pas bien, j’ai vu Harmonie, mais je pense qu’il y a un certain nombre de pratiques qui sont sclérosées chez nous, qu’il faut qu’on démonte et qu’on déconstruise pour ne pas dire brûler parce que sinon c’est un peu violent. Il faut déconstruire un certain nombre de choses.

Ah mince, il me restait deux slides. Je les avais oubliées, je ne les ai même pas animées.

Propositions (en interne)

Soyons fiers de notre culture mais ne l’imposons pas. Le Vim/Emacs reste chez nous. Merci !

Faisons évoluer nos méthodes d’animation et de transmission.
Demain il y a une journée autour des GULL, des groupes d’utilisateurs de logiciels libres et, l’après-midi, je vais essayer, je ne sais même pas combien il y aura de personnes, mais de proposer d’autres types de formats que juste que le mec blanc, barbu, qui vient vous causer de ce qu’il fait.

Remettons en cause nos pratiques.
Est-ce qu’on a toujours besoin de faire des install-parties ? Peut-être, peut-être pas. Est-ce qu’on peut organiser des cartoparties, etc ? Là, je m’intéresse plutôt aux groupes d’utilisateurs de logiciels libres.

Devs, arrêtez avec les égos. Putain ! Enfin ! Le dev n’est pas plus important que le designer, que le touilleur ou la touilleuse ; je n’ai pas précisé, touilleur-touilleuse ce n’est pas community manager ; c’est quelqu’un qui fait du lien et qui empêche que l’issue tombe au fond et qu’elle soit oubliée par le dev : « Eh, coucou, toc-toc, tu as oublié telle issue. Ce serait bien si tu pouvais imaginer ce qu'est le problème ? Comment est-ce qu’on peut travailler à plusieurs dessus ? etc. » Ça fait partie, pour moi, des objectifs qu’on se fixe c’est que quand vous allez créer un logiciel libre ce ne soit pas un ou une dev qui s’y colle, que ce soit nécessairement un ou une dev et un touilleur ou une touilleuse quoi ! C’est-à-dire deux personnes dès le départ. L’intelligence collective ça marche ! Il faut juste l’utiliser.

Propositions (à l’externe)

Et à l’externe créez des assos !

Préparez-vous à l’autonomie, ce qui ne veut pas dire la solitude, mais concrètement, tout à l’heure sur les deux questions de Casabaldi que je citais, « le changement climatique on va se le prendre en pleine gueule » et « il faut arrêter avec la croissance », eh bien il va falloir se préparer à l’autonomie y compris dans nos métiers. Enfin si on veut défendre un Libre politique il va falloir réfléchir à ça.

Aller boire des coups avec les solidaristes, les durabilistes et les autres et se mettre à leur service.

Et enfin positionnez-vous politiquement pour savoir avec qui vous voulez vous organiser ; pas forcément tout le monde ; il ne s’agit pas de rejoindre un mouvement. Ce travail a été extrêmement salutaire pour nous de travailler nos valeurs, nos raisons d’être, nos objectifs et nos moyens.

Et je vous encourage tous et toutes à le faire pour y voir plus clair et savoir comment vous vous positionnez.

Merci.

[Applaudissements]

On va essayer de prendre quelques questions, pas trop longtemps du coup parce que je sais que les gens qui filment et l’équipe technique ont peut-être juste envie de partir boire des coups, si le Gewurtz est au frais ! Vas-y Harmonie. Tiens tu as même un micro ! On a perdu le micro !

Harmonie Vo Viet Anh, organisatrice des RMLL : La plénière de ce soir a été annulée parce que notre invitée est malade, donc vous avez quelques minutes de plus.

Pierre-Yves Gosset : OK ! Je répète pour ceux qui n’auraient pas entendu, la plénière étant annulée pour cause de maladie de l’intervenante, eh bien on a le temps de prendre plus de deux-trois questions. Allez-y. Putain ! Je savais que ça allait être toi ! On va faire tourner, le temps que les micros arrivent, il y a une question là-bas.

Public : Un aspect que je voudrais mettre en lumière par rapport à ce que tu as dit : pourquoi c’est crucial que nous allions vers des groupes qui ont envie de travailler souvent différemment, c’est aussi pour leur proposer des outils qui fonctionnent à l’inverse de la logique du système capitaliste. Le monde de Facebook c’est un monde où on est seul ! Où on a son compte à soi, seul, avec son petit nom ! On a besoin de créer des outils qui incarnent des pratiques collectives et ce ne sont pas les capitalistes qui les écriront parce que leur intérêt c’est de nous atomiser. Notre intérêt c’est de faire du collectif. Créons des outils qui nous permettent de fonctionner en collectif.

Pierre-Yves Gosset : Merci. Je ne peux qu’approuver. Pour peu que ça vaille quelque chose. Une autre question en bas. Une là-bas. Après je suis là jusqu’à mercredi soir et je préfère discuter en buvant une Gewurtz plutôt que dans un amphi surchauffé.

Public : Ce n’est pas vraiment une question. Tout à l’heure tu parlais de mettre en place un système, un Framapétitions, mais en fait on a déjà mis en place à l’April, donc il y a juste à l’implémenter c’est gSpeakUp, c’est benj qui a développé.

Pierre-Yves Gosset : Je vois. Par contre gSpeakUp aujourd’hui ne permet pas, je crois, à tout un chacun de pouvoir se créer sa propre pétition sans installer l’outil. C’est-à-dire soit tu as les compétences et tu installes l’outil. C’est le problème que j’ai eu avec Framaform ; moi je ne suis pas du tout développeur et puis un jour je me suis dit : il manque un outil alternatif à Google Forms ; j’ai vu plein d’outils pour faire des formulaires, à commencer par du LimeSurvey, enfin des grosses machines, etc. Le problème c’est que ça ne permettait pas aux gens d’avoir un accès facile et de se dire : j’ai dix minutes, il faut que je crée un formulaire et il faut que ça soit prêt dans dix minutes. Ces personnes-là je ne vais pas leur dire « attends, je vais t’expliquer ce que c’est qu’un serveur, ce que c’est que l’auto-hébergement, ce que c’est que Node.js, etc. » J’ai eu le même problème. Après je suis tout à fait prêt, si jamais vous connaissez des services de pétition qui permettent facilement à tout un chacun, de façon vraiment simple et fluide, de se créer des pétitions, une, dix, mille, et de pouvoir accueillir des millions de réponses parce que c’est vers ça qu’on va, je suis preneur.
Du coup gSpeakUp je l’avais repéré ; on m’a reparlé il n’y a pas longtemps de l’outil de La Maison-Blanche mais qui est sur une vieille version de Drupal qui n’est pas maintenue depuis trois ans, juste ce serait une idiotie complète d’y aller.
Moi ça ne m’amuse pas spécialement d’avoir à développer cet outil d’autant que, encore une fois, je suis pas développeur, donc quand vous verrez Framapétitions vous direz « putain ça a été fait par un mec qui n’y connaît quand même pas grand-chose ! » Du coup je veux bien contacter les développeurs de gSpeakUp et leur dire « comment est-ce qu’on fait pour déployer rapidement et simplement cet outil-là ? » Il faut que n’importe qui puisse dire comme sur Change — concrètement nous on fait du copier-coller — : je veux créer ma pétition, je clique sur créer ma pétition, je clique là et je peux monter ma pétition. S’il y a des outils… Voilà ; le point Gewurtz !

Public : Oui. Moi j’ai à peu près 200 questions mais je pense qu’on ira en discuter deux-trois heures ; je ferai un article super !

Pierre-Yves Gosset : Pas de problème !

Public : Je vais me limiter à trois questions. La première c’est : est-ce que tu n’as pas peur du côté yakafokon ? Tu l’as dit très bien tout à l’heure il y a des choses qu’on dit dans les RMLL ou dans le monde du Libre depuis des années. À chaque fois on se dit « c’est bon, cette année on le fait » et puis, en fait, au final tu as toujours du Windaube dès que tu parles de Libre ou de Windows.
L’autre question c’est quand est-ce que tu te présentes aux élections ?
Et la troisième est-ce que, justement, tu n’as pas peur de la politisation de Framasoft et du fait que ça puisse un peu nuire au discours ? Parce qu’il peut y avoir des libristes de droite, même si bon, la contribution ce n’est pas forcément leur truc, mais ils ont peut-être besoin d’être écoutés aussi, il faut aller vers eux, tu sais, pour les faire changer vers mieux. Est-ce que tu n’as pas peur, justement, que ça fasse un peu branche armée de la France insoumise ? Je ne sais que ça n’est pas ça, surtout qu’en plus ils sont sur YouTube, ils ont Google Analytics, attention ! Mais effectivement, est-ce que tu n’as pas peur que ça pénalise l’association, sa façon d’être vue comme un élément un peu neutre même si on ne sait pas ce n’est pas le cas ? Vous êtes tous des gauchistes !

Pierre-Yves Gosset : Je vais répondre dans l’ordre inverse parce que comme ça tu pourras me rappeler l’ordre des questions.
Est-ce qu’on n’a pas peur que ça fasse trop politisé et de perdre des gens au passage ? Concrètement en choisissant de s’adresser aux associations, à l’ESSE et à l’éducation populaire, on a déjà perdu des gens et à la fin on en a gagné parce que notre message, aujourd’hui, il est conçu pour toucher un certain nombre de personnes et pour, nous, faire quelques pas dans la direction qui nous semble juste. Si on se plante, j’ai envie de dire : ce n’est pas la fin du monde ! La nature a effectivement horreur du vide et d’autres feront ça.
Après quand je dis Framasoft se politise, on ne va avoir ce discours-là, là je peux prendre le temps, on est aux RMLL. etc., mais l’idée pour nous ça a toujours été de passer par l’action plus que la réunion. Je reviens à la conférence d’avant, le fait qu’effectivement on ne va pas aller perdre du temps, aller rencontrer untel ou machin ou truc à partir du moment où il n’y a pas un engagement clair, derrière, de ces personnes-là. Et je pense que ça maintiendra un équilibre entre le discours et l’action et concrètement, évidemment qu’on sera perçus toujours comme une association de gauchistes ! Mais le mec qui a deux 4X4 et qui est le premier de cordée, qu’est-ce qu’il en a à foutre du logiciel libre ! À un moment donné, ce n’est pas grave ! Je peux être critique. Pour ceux d’entre vous qui auraient deux 4X4 et qui vous considérez comme membres actifs de la start-up nation, c’est super ! Je te regarde, toi à la caméra là-bas, parce que je pense que tu n’es pas forcément dans cette salle, mais entre guillemets « ce n’est pas grave ». On a dit qu’on était pacifistes, on ne va aller lutter contre. Par contre, on ne veut pas se laisser déborder et on veut continuer à construire les imaginaires, à mettre en place des actions, etc. Donc si c’est là-dessus qu’on perd des gens ! Pff ! Moi j’aurais tendance à dire tant pis !
Du coup ta question numéro deux c’était ?

Public : Est-ce que tu te présentes aux élections ?

Pierre-Yves Gosset : Jamais du coup ! Si tu as suivi un petit peu ça, tu penses bien que… Justement l’idée est tout au contraire d’arrêter avec les élections et de se dire que, de toutes façons, ce qui marche plutôt pas trop mal, on peut critiquer ça, mais ce qui marche plutôt pas trop mal dans le Libre c’est qu’il y a quand même un mécanisme de tempérance du pouvoir et d’égos mesurés ; alors ça dépend, on en connaît quelque-uns dans le milieu du Libre qui ont des égos complètement démesurés, mais ils parlent beaucoup, etc. Ici tu peux très bien te foutre de la gueule de Stallman, tout le monde s’en fout ! Je n’ai pas de soucis, à un moment donné, à dire que ce qu’on promeut comme système c’est de l’auto-organisation et surtout pas de l’élection. Ou alors de l’élection pour un truc bien précis avec un pouvoir bien cadré, limité, etc., et qu'il y ait une mission, pas une délégation de pouvoir. Et sur ta première question ?

Public : Les yakafokon.

Pierre-Yves Gosset : Ah les yakafokon. J’ai un site, vous pouvez y aller — je ne suis pas connecté, je vais me connecter à Internet —, il s’appelle http://yakafokon.detected.fr/ ; je l’ai fait spécialement pour les membres de Framasoft. J’en ai fait un deuxième qui je crois s’appelle projet.framasoft.fr où ils doivent mettre qui fait quoi, quand, comment ou pourquoi. J’ai tous les matins des demandes : « Ah putain ce serait cool si… », du coup ils ont deux liens. Hop là, on va ouvrir mon petit Firefox qui doit se traîner par là. Ça c’est un lien où je renvoie souvent, le plus souvent en interne, [Pierre-Yves connecte son ordinateur à Internet ! Camionnette DGSI n°3 c’est moi. Ah là, là, ces libristes !] C’est évidemment un peu facile. Si on arrive à mieux expliquer qui on est, pourquoi est-ce qu’on le fait, etc. ?

Je l’ai mis dans la conférence, mais je ne suis pas revenu dessus. On n’a pas écrit de manifeste à Framasoft et je pense qu’il faut qu’on le fasse, je pense qu’il est temps ; le temps est venu d’expliquer qui on est, pourquoi est-ce qu’on le fait, etc., pour envoyer les gens sur cette histoire du manifeste et dire, à un moment donné, « vous nous demandez des trucs mais qui ne relèvent pas de ce qu’on est censés faire, de ce qu’on souhaite faire, etc. » On est une bande de potes et OK ! il y a 500 000 personnes qui viennent utiliser nos services, donc c’est un peu flippant, mais on reste une bande de potes ; ça veut dire que si demain ça tombe en panne eh bien voilà ! Framasoft ce sera fini et on passera à autre chose. Franchement non, je n’ai pas trop de soucis avec ça ; voilà ! C’est une question de communication qui est compliquée.
J'ai Florence en bas, et en haut aussi ; c’est parti en haut. Est-ce que quelqu’un peut transmettre le micro ?

Public : Bonjour. Je trouve ça un peu dommage ton discours sur la politique ; ça casse un petit peu les choses. Je vais être un petit peu embêtant là-dessus, mais là tu disais : les gens de droite ce ne sont pas forcément des contributeurs et ce genre de choses. C’est quand même un discours assez élitiste, il n’y a quand même pas en France juste les gens de gauche et les autres qui ont deux 4X4 et qui ne voudraient pas contribuer au Libre et qui se contentent d’en profiter.

Pierre-Yves Gosset : À quel moment tu m’as entendu dire gauche ou droite ?

Public : Enfin un petit quand même vis-à-vis de la question de l’intervenant, enfin de la personne juste avant.

Pierre-Yves Gosset : Oui, du coup il pose la question.

Public : Enfin tu vois très bien ce que je veux dire.

Pierre-Yves Gosset : Quand je dis premier de cordée, ça pourrait être dit par quelqu’un de gauche. L’idée du succès, l’idée de l’épanouissement par la croissance, c’est là-dessus qu’on combat ; que ça soit une idée de gauche ou une idée de droite, moi je m’en contrefous. Évidemment qu’il y a des gens de droite qui contribuent. Mon problème n’est pas droite ou gauche. Mon problème est : est-ce que tu fais par exemple de l’open source ou est-ce que tu fais du Libre ?

Public : On peut faire du Libre aussi dans d’autres partis politiques voire ne pas être intéressé par la politique et contribuer tout à fait.

Pierre-Yves Gosset : Oui. OK ! Pas de souci. Mon discours n’est pas du tout de dire ne faites pas de politique ! Il est de dire que Framasoft a fait le choix, à un moment, mais qui nous appartient, qui n’appartient qu’à nous. Mince du coup je ne suis pas sur la bonne page, forcément, je voulais ressortir l’image de l’archipel. Chacun fait ce qu’il veut. Je ne suis pas en train de vous dire « vous devez ! » Si vous avez compris ça, c’est que j’ai complètement foiré ma conférence ; je disais « voilà, les problèmes que nous on identifie, comment est-ce que nous on y répond » et la question politique était bien clairement marquée, spoiler, c’est à vous de trouver la façon dont vous voulez vous impliquer. Et si, pour vous, c’est d’aller discuter dans des ministères ou avec des partis politiques, etc., c’est super ! Moi je n’ai aucun problème avec ça. Je dis juste que Framasoft ne le fera pas.

Public : OK !

Pierre-Yves Gosset : Ça répond à yakafocon. C’est systématique ; j’entends complètement la question de David parce que c’est notre plus grosse difficulté. Les gens pensent que puisqu’on a fait plein de trucs on va faire plein de trucs. Non ! Désolé on est une bande de potes ; on a fait une AMAP du logiciel libre, on est bien contents et du coup les gens voudraient qu’on devienne Biocoop ; Non !

Public : Là-dessus je suis entièrement d’accord !

Pierre-Yves Gosset : Il y aura des gens pour aller discuter avec les politiques et c’est très bien. Il y a de la place pour tout le monde. Tant qu’on ne fait pas trop de merde, tant qu’on est une planète, il y a de la place pour tout le monde, donc je pense sincèrement qu’il y a vraiment de quoi faire sur ce côté archipellisation. Vous avez une île « logiciel libre » et peut-être qu’il y a même un truc qui est encore une sous-île Framasoft. Nous, on ne fait que ça et on ne prétend faire que ça. Juste, ne venez pas nous faire chier et ne nous demandez pas que notre île devienne machin et de mettre du béton partout pour satisfaire le mec qui aurait ses deux 4X4. C’est violent comme discours, je suis conscient, alors que je répète qu’on est pacifistes, machin, etc., mais je suis conscient que ce discours de dire ne pas s’adresser à quelqu’un. Mais pourquoi est-ce que… ? Mais parce que je n’ai pas le temps ! Je me suis couché à 5 heures du mat, enfin 4 heures cette nuit pour finir de travailler sur ces présentations, la nuit d’avant c’était 5 heures ; je viens de Brest, je n’ai juste pas le temps ! J’aimerais si j’avais une énergie folle ! Et je dis « je » mais ça vaut pour tout Framasoft. J’ai clairement dit que cette conférence concernait avant tout moi, mon de point de vue plus que celui de l’association, mais il est partagé quand même relativement dans l’asso. À un moment donné quand les gens viennent nous solliciter et nous disent : « Vas-y, réexplique-moi le logiciel libre » de dire : «Je suis désolé, mais là il faut que j’aille changer mon gosse ! » Moi j’en ai ras-le-bol de culpabiliser en disant : ah là, là, on ne s’adresse pas à tout le monde ! Eh bien non moi je m’adresse avant tout aux gens dont je pense qu’ils peuvent avoir une action positive allant dans le sens de la société de contribution que nous on défend. Ça ne veut pas dire qu’on dit merde aux autres ! Ça veut juste dire « désolé mais là je dois aller faire autre chose ». Faisons le deuil, en tout cas moi j’ai fait mon deuil de ça, faisons le deuil peut-être collectif de se dire que nous militantes et militantes du Libre on peut tous fonctionner et choisir nos cibles.

Moi ce à quoi je vous encourage et tout le sens de cette conférence était de rappeler — mais encore une fois, ça fait dix fois, dix ans que ça se fait ici aux RMLL, c’est juste que là aujourd’hui c’est porté par une association différente —, de dire : choisissez quelles sont vos valeurs, quelles sont vos raisons d’être, quels sont vos moyens, quels sont vos objectifs et, en fonction de ça, choisissez ce que vous voulez faire. Ce n’est pas beaucoup plus compliqué que ça. Et créez des alliances. Le discours, finalement, j’aurais pu vous le faire en 30 secondes, mais le discours est là. Donc quand on vient me dire « mais pourquoi est-ce que tu ne vas pas, machin ? » Parce que j’ai choisi de ne pas le faire ! » Ça ne va pas chercher beaucoup plus loin que ça. S’il y a parmi vous des gens qui ont envie d’aller discuter avec des députés, etc., je trouve ça génial. Juste, ne venez pas me bouffer mon temps ! Une petite dernière pour la route. Il y avait Florence au moins.

Florence : Merci. Bonjour. Moi je suis Florence d’une association qui s’appelle Assodev-MarsNet qui fait de la médiation, du Libre à Marseille, enfin en région PACA. Je voulais aussi apporter un retour d’expérience par rapport à ce bilan sur la Dégooglisation. Chez nous, en trois ans, il y a quand même énormément de gens au sein des associations qui connaissent les Framatrucs. Donc ça c’est super encourageant, super enthousiasmant, malgré le contexte un peu déprimant des GAFA qui nous attaquent de toutes parts aussi avec leur action de médiatisation de leurs outils et services privateurs. Donc de ce côté-là c’est super enthousiasmant.
Ce que je voulais dire aussi c’est que les associations c’est vraiment une cible très intéressante parce qu’elles sont déjà super sensibilisées au niveau éthique. Du coup elles sont très réceptives et ce sont elles, en fait, qui vont toucher le grand public. Et ça c’est bien parce que le grand public, finalement, quelque part il est difficile à toucher alors que les associations sont plus faciles à toucher ; donc ça peut être intéressant de passer par ce biais-là pour toucher le grand public.
L’autre chose que je voulais dire c’est demain il va y avoir un inter-GULL et la question en fait des install-parties, il y a peut-être d’autres types de parties à inventer ; bon, il y a les cryptoparties, les cartoparties, etc., mais, par exemple, ça peut-être aussi des testing parties, c’est-à-dire tester les nouveaux services, tester les Framatrucs, tester tous les services en ligne libres, éthiques qui existent. Il y a ça.
Et puis l’autre chose que je voulais dire, c’est vrai il y a le côté résistance numérique, mais il y a aussi le côté construisons notre propre Internet, nos propres outils, le côté, en fait, c’est bien de résister mais c’est aussi bien de construire ce qu’on veut. Ça va, c’est bon, le vieux modèle économique, c’est fini ! Il faut construire quelque chose de nouveau.
Et la dernière chose que je voulais dire c’est au niveau des médiateurs du Libre ; il y a plein de gens dans les différentes sphères dont tu as parlé tout à l’heure, c’est-à-dire ceux qui font le solidaire, ceux qui font le contributif.

Pierre-Yves Gosset : Les durabilistes et les solidaristes comme je les ai appelés.

Florence : Et les associations aussi. Finalement ce sont eux qui sont les médiateurs du numérique les plus efficaces, parce qu’eux sont en direct avec le public. Et nous on peut se positionner comme, en fait, outilleurs de ces médiateurs parce qu’ils sont peut-être plus à même que nous à convertir les personnes au Libre, ils ont un langage beaucoup plus adapté que nous.

Pierre-Yves Gosset : Complètement d’accord avec ça.

Florence : Et puis voilà ! Bilan très positif, malgré le contexte un peu difficile.

Pierre-Yves Gosset : Aller, une petite dernière pour la route ; il y avait monsieur en bleu là-bas et puis je vais enfin pouvoir aller boire mon premier coup de l’aprem !

Public : Est-ce que tu pourrais brièvement décrire le projet UPLOAD, s’il te plaît, par pure curiosité ?

Pierre-Yves Gosset : Le projet UPLOAD. Déjà moi je suis payé pour écrire des acronymes donc UPLOAD ça veut dire « Université Populaire du Libre Ouverte Accessible et Décentralisée » et, comme pour CHATONS, chaque terme est important. L’idée d’UPLOAD est d’utiliser le protocole ActivityPub pour construire des centres de ressources décentralisés, fédérés, dans lesquels chacun pourrait faire connaître, faire reconnaître ses compétences formelles ou non formelles. Voilà comment je décrirais le projet.
En gros, imagine une université, non pas une, mais des universités en ligne. Je ne sais pas, tu as l’Université du Nous18, tu as FUN. L’université du Nous c’est une université qui travaille sur beaucoup de projets autour du durable, je parlais des durabilistes donc développement durable et autres questions ; il y a, je ne sais pas, je vais dire France université numérique, ça m’étonnerait qu’ils me rejoignent du coup ça ne va peut-être pas leur plaire, mais qui produit là aussi beaucoup et qui héberge beaucoup de MOOC, donc de cours en ligne ouverts à tous et à toutes librement.

Pour l’instant on est en train de construire un premier MOOC autour du projet CHATONS, donc on va interroger Bernard Steigler, on va interroger Tristan Nitot, on va interroger Isabelle Attard, on va interroger, j’ai perdu son prénom, madame Rouvroy [Antoinette, NdT] qui travaille sur les algorithmes, Antonio Casilli sur le digital labor, etc., pour avoir un background technique, académique sur pourquoi c’est important de faire CHATONS parce que l’auto-hébergement c’est compliqué mais ça devient plus facile quand tu es convaincu du fait qu’il faut auto-héberger tes données. Et quand je dis auto-héberger ça peut être semi auto-héberger en les confiant, finalement, à des organismes de confiance.
Il y aura un module sur la technique, un module politique et un module organisationnel et ces trois modules il faudra bien qu’on les mette quelque part. On s’est dit à un moment donné : super, Framasoft va monter sa propre petite plateforme de MOOC, une de plus, l’idée étant de les mettre en commun, d’utiliser potentiellement un processus qui s’appelle Open Badges ; aux RMLL il y a suffisamment de geeks pour que je puisse expliquer ça un peu rapidement. Open Badges est une image. Les Open Badges19 ce sont des badges dans lesquels tu vas trouver des métadonnées, qui disent « dans cette image sont cachées des informations qui vont dire que telle personne maîtrise telle ou telle compétence et que c’est délivré par telle ou telle structure ou personne. » Ça veut dire que toi-même tu pourras venir dire « je sais réparer une machine à laver et j’habite à Strasbourg ». Et à la fois moi je pourrais dire : j’ai un diplôme en ingénierie économique délivré par l’université de Grenoble en 1999 ; ça veut dire si c’est vieux ! L’idée c’est qu’on puisse produire ça, qu’on puisse trouver les compétences de chacun.

Pourquoi cette idée-là est importante ?
C’est parce que vous comprenez bien que dans cette idée d’auto-organisation ; je vous ai quand même cité Murray Bookchin ou Casabaldi, pas non plus les personnes les plus institutionnalisées qu’on puise imaginer ! On voit bien qu’il y a une forme d’effondrement qui vient. Je ne suis pas du tout collapsologue mais concrètement on va se prendre le mur, je pense, dans pas si longtemps que ça, et il va falloir trouver des gens qui ont des compétences autour de nous ; il va falloir trouver des gens qui savent faire ceci ou cela. À un moment donné, comment est-ce qu’on va faire pour les trouver ? Tu ne vas pas pouvoir googler « réparateur machine à laver » ça va te sortir des boîtes, ça ne va pas te sortir des gens et ça ne va pas te sortir celle qui est nécessairement à côté de chez toi. Et on se dit qu’en travaillant cette question de quelles personnes ont quelles compétences non formelles, je maîtrise la permaculture, je… machin, etc., on a une possibilité de faire ça.
On était très emmerdés ; c’est comme l’alternative à YouTube. On avait dit dès 2014 qu’on voulait faire une alternative à YouTube, jusqu’à mai 2017 je ne savais pas ce qu’on allait faire ; c’est juste qu’on s’est rencontrés avec Choccobozzz, on est allés boire un coup aux RMLL à Saint-Étienne ; il m’a dit : « Je quitte mon poste à Saint-Étienne, je vais habiter à Lyon, est-ce que tu as du taf ? » Et, en fait, lui travaillait déjà sur une alternative fédérée donc ça donnait du sens à… Et UPLOAD, pour moi, c’est un peu pareil. Tant qu’on n’avait pas ActivityPub, tant qu’on n’avait pas le moyen de dire… Framasoft ne va pas faire une université Framasoft, c’est complètement ridicule et prétentieux ! Par contre s’il y a une université, s’il y a un mouvement type Les Colibris, s’il y a un mouvement tel Framasoft, s’il y a, etc., tous ces gens-là sont capables de mettre ça en commun et de travailler de façon fédérée, tu as, à ce moment-là, un système qui permet aux gens de s’auto-organiser. Et là je reprends la conférence qu’Isabelle Attard faisait à Pas Sage En Seine20 il y a quelques jours ; elle disait : « Par contre il ne faut pas qu’on se voile la face, s’il y a bien une chose qui fait peur au pouvoir, ce sont les gens qui s’auto-organisent ».
Donc te dire comment est-ce qu’on va le faire, j'ai des idées, je ne vais pas tout raconter maintenant ! C’est prévu sur la feuille de route, c’est prévu officiellement en 2020 ; nous connaissant, si ça sort en 2022, on est contents. Et peut-être que d’autres le feront avant. L’important c’est de réfléchir à ça et de penser à l’organisation de ça.

Eh bien Gewurtz time. Merci.

[Applaudissements]

03 November 2018

Thierry ARNULF

[VIDEO] – (FRANCE 2) – Google, Amazon, Facebook, la domination

Le 03 November 2018 à 21:36:43

Description : Reportage de la chaine France 2 consacré aux GAFAM. Durée : 01:51:58 Source : Emission de la chaine France 2 du 01/11/2018 à 21h00.

02 November 2018

bsibaud.png Benoît SIBAUD

LinuxFr.org : seconde quinzaine d’octobre 2018

Le 02 November 2018 à 10:00:11

Cent‐septième épisode dans la communication entre les différents intervenants autour du site LinuxFr.org : l’idée est de tenir tout le monde au courant de ce qui est fait par les rédacteurs, les admins, les modérateurs, les codeurs, les membres de l’association, etc.

L’actu résumée ([*] signifie une modification du sujet du courriel) :

Statistiques

Du 16 au 31 octobre 2018 :

  • 1 627 commentaires publiés (dont 7 masqués depuis) ;
  • 522 étiquettes (tags) posées ;
  • 102 comptes ouverts (dont 30 fermés depuis) ;
  • 36 entrées de forum publiées (dont 8 masquées depuis) ;
  • 20 liens publiés (dont 2 masqués depuis) ;
  • 19 dépêches publiées ;
  • 28 journaux publiés (dont 0 masqué depuis) ;
  • 0 entrée nouvelle, 0 corrigée et 1 invalide dans le système de suivi ;
  • 0 sondage publié ;
  • 5 pages wiki publiées (dont 1 masquée depuis).

Listes de diffusion (hors pourriel)

Liste linuxfr-membres@ — [restreint]

  • [membres linuxfr] Convocation assemblée générale LinuxFr.

Liste meta@ — [restreint]

  • R. A. S.

Liste moderateurs@ — [restreint]

  • [Modérateurs] Page wiki sur les chaînes éducatives sur LinuxFr.org ;
  • [Modérateurs] Badge LinuxFr pour tenue du stand au POSS 2018.

Liste prizes@ — [restreint]

  • R. A. S.

Liste redacteurs@ — [public]

  • R. A. S.

Liste team@ — [restreint]

  • [team linuxfr] Compte fermé.

Liste webmaster@ — [restreint]

  • R. A. S.

Canal IRC adminsys (résumé)

Tribune de rédaction (résumé)

  • sujets possibles de dépêche : Ubuntu 18.10, RISC OS sous APL v2 ;
  • avancée sur la dépêche téléphones et logiciels libres.

Tribune de modération (résumé)

Commits/pushs de code https://github.com/linuxfrorg/

(admin Ansible)

  • Please ansible-lint ;
  • Yamllint rules ;
  • Dehydrated hook for non-systemd hosts.

Divers

En attente de vidéos des RMLL et de Geek Faëries, voir la dépêche post‐événement (mais faut‐il encore y croire ?).

Commentaires : voir le flux atom ouvrir dans le navigateur


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Mise à jour: Le 14 November 2018 à 23:03:27